Ce n’est pas pour flatter mon ego mais lorsqu’on envoya de Tokyo un des conseillers lambda de l’ambassade dans l’intention de me demander de réintégrer mon poste de secrétaire auprès du consul général, j’ai été particulièrement flatté. Grâce à moi, un pauvre petit sous-fifre avait pris le shinkansen afin de se rendre dans un village perdu du Kansai dont il n’avait jamais entendu parler de sa vie, dans l’intention de me voir et de me supplier de reprendre mon ancien travail.
Henri-Aymard Gauldrée de Bazancourt était bien embêté. Comment allait-il résoudre un tel pataquès ?
Tout se passait au mieux mais il arrive qu’un clapot, une fois qu’il rencontre un obstacle, renvoie invariablement une nouvelle onde dans une direction opposée; une nouvelle onde amplifiée.
Comme l’avait prévu Konda, ils obtinrent ce qu’ils voulaient, exception faite de l’augmentation des indemnités.
Après le déjeuner pris en commun, Konda alla voir Faverges pour lui remettre la lettre détaillant toutes leurs demandes respectives. Ce dernier lui répondit que la décision appartenait à Paris et qu’il n’aurait pas de réponse avant mardi matin.
Le lendemain matin, Konda fut le premier à arriver à son bureau. Il regarda le paysage qui s’offrait à lui à travers l’immense baie vitrée.
Dans le train qui le ramenait chez lui, Konda eut le temps de réfléchir à la manière dont il allait présenter la situation à sa femme, déjà que ce ne fut pas facile de lui faire comprendre qu’il avait intérêt à faire grève.
— Mesdames, asseyez-vous s’il-vous-plait ?
Atsumi et Murakami prirent place en silence. Faverges se leva pour leur donner les feuilles.
— Bonjour Isabelle, c’est Faverges à Osaka. Vous pouvez me passer la compta ? Oui, merci, je patiente… Allô, Serge ? Comment vas-tu ? Oui, tout va bien ici, enfin presque… Je t’appelle à propos du calcul des indemnités de départ du personnel local. J’ai Monsieur Konda, ici présent, qui insiste. Il réclame les textes de lois et le détail des calculs des indemnités. Oui, je sais… Bien sûr… D’accord… On se fait un dîner à mon retour, hein ? Oui, j’espère aussi, très bientôt. Allez, à plus, tchao, salut, bye-bye !
C’était au tour de Konda. Il se vit proposer un poste de secrétaire du responsable des archives de l’ambassade : un emploi « placard » dont disposent toutes les administrations pour y caser leurs agents à « problèmes ».
Fujisaki fut accueillie par ses collègues qui la bombardèrent de questions. Elle fit de son mieux pour répondre :
A quinze heures, tout le consulat était là. Il avait été convenu avec le premier conseiller qu’il serait préférable que ce soit l’ambassadeur en personne qui annonce la mauvaise nouvelle et rende la fermeture du consulat officielle. Faverges appela l’ambassade et mit le haut-parleur pour que tout le monde puisse entendre la voix de Pierre-Aymard.
Faverges fut le premier à arriver au cinquante-neuvième étage de la Tour de cristal où se trouvait le consulat.
Quatre jours plus tard, Pierre-Aymard Gauldrée de Bazancourt reçut le télégramme diplomatique l’informant de l’inévitable. Il fallait maintenant gérer la mise à la porte du personnel consulaire : une réunion s’imposait.
Et le consulat d’Osaka fit grève pour la première fois de son histoire.
Cusseaud sortit de son bureau. Il voulait donner une lettre à faire traduire à Konda mais celui-ci était absent. Il se rendit au plateau consulaire. Personne. Il frappa à la porte du bureau de Faverges.
Konda savait qu’il n’avait rien à attendre de Faverges. Il rappela la secrétaire de l’ambassadeur à nouveau :
— Bonjour Françoise, comment allez-vous ? J’aimerais savoir si Son Excellence est là ?
— Bonjour Konda, vous désirez parler avec l’ambassadeur en personne.
— Onegai shimasu. S’il vous plait ?
Faverges dut se résoudre à appeler Tokyo mais il avait des informations importantes à leur communiquer. Il était hors de question de déranger l’ambassadeur mais en informer son premier conseiller posait moins de problème : celui-ci était ami comme cochon avec le consul général de France, son supérieur direct.
— Quoi ! Comment ça ?
— Ils ont menacé de rappeler l’ambassadeur. Ils veulent qu’un supérieur hiérarchique et non un simple adjoint leur confirme que le consulat ne va pas fermer.
Faverges sortit du bureau du consul légèrement énervé. Il se retrouvait seul à gérer une situation délicate. L’appui du consul aurait été d’une grande aide mais ce dernier était un vrai salaud. Il se tourna vers Konda, celui-ci était en train de l’épier du coin de l’œil. Il aurait aimé l’attraper par le col et le secouer mais il ne pouvait pas faire grand-chose et son impuissance augmentait son agacement. Il sentit que sa paupière était sur le point de se remettre à clignoter.
— Monsieur le consul général ? Vous désirez me parler ? demanda Faverges après être entré dans le bureau du consul.
Cusseaud était tout sourire, limite chaleureux. Quelque chose ne va pas, se dit Faverges.