Sa Majesté chez les Nippons [Épisode 56]

 

Quelques jours avant Noël, missionnaires et consulaires empruntèrent le métro pour se rendre à Sannomiya, à Kobé, là où habitait Sa Majesté. Ils allaient enfin découvrir le château où logeait leur seigneur, l’antre du chef.

Pierre-Victor les accueillit habillé de manière décontractée. Il portait un jeans qui révélait ce que son costume cachait si habilement et que personne n’avait envie de voir : un corps flasque posé sur un squelette de guingois. Il paraissait plus vieux qu’il ne l’était vraiment : le dos était voûté, les épaules tombantes, des fesses plates et des jambes maigres à pleurer. Il ne portait pas de cravate mais un foulard en soie comme cela était la mode il y a trente ans. Les motifs en cachemire accentuaient les renflements de chair molle du cou. Il n’y avait pas que l’année qui allait sur sa fin, pensa Konda en le voyant. Fujisaki eut même un mouvement de recul lorsqu’il voulut l’embrasser pour lui souhaiter la bienvenue. Elle lui serra la main pour l’empêcher d’approcher.

Le personnel japonais s’efforça de faire tapisserie pendant la majeure partie de la soirée. De toute façon, Sa Majesté était accaparée par l’organisation de la soirée. Il fit faire le tour du propriétaire – qui se résuma à l’entrée, le salon et les toilettes, montra avec fierté sa chère bibliothèque où figuraient en bonne place des exemplaires de la Pléiade encore recouverts de leur protection en cellophane. Plusieurs livres avaient été disposés négligemment sur la table, les titres bien en vue : « Le Trésor de l’œil de la vraie Loi », « L’Océan de béatitude du Bouddha », « Âme, conscience et harmonie »…

Il avait une chaîne hi-fi « la plus réputée et la plus chère » que l’on puisse trouver à Paris selon lui et où il écoutait uniquement des disques de jazz ou de musique classique dont une sélection sans âme, trop uniforme, comme dictée par un catalogue ou un magazine spécialisé, ornait tout un mur de son salon.

De-ci, de-là, étaient disposées des pièces d’art exotiques sans grande valeur. Elles étaient disposées bien en vue comme pour dire « je suis allé dans ce pays et j’en ai ramené cette horreur ».

Le clou de la soirée arriva rapidement. Chacun fut prié de piocher un petit papier dans un grand bol en verre. Une fois que tout le monde fut servi, Pierre-Victor s’attribua le rôle du père Noël et commença la distribution des cadeaux.

Pour rajouter un peu de piquant, il avait décidé de les remettre par ordre d’importance, du plus beau au plus moche, du plus cher au plus insignifiant. Il fallait être servi dans les premiers si l’on voulait ne pas perdre sa soirée.

Atsumi reçut le premier des présents : une pochette en cuir d’une marque française de qualité moyenne. Un jour, Pierre-Victor avait reçu un cadeau d’une société de luxe française prestigieuse. Tout le monde s’en souvenait puisqu’il avait, le lendemain, apporté le bien en question encore enveloppé dans sa pochette orange, à son bureau et l’avait laissé là bien en évidence. S’il ne figurait pas sur la liste des cadeaux, c’est qu’il y avait une excellente raison, pensa Konda. Ce dernier reçut une bouteille de saké du district de Nada, près de Kobé. Kubota de la Mission économique hérita du whisky japonais dont ne voulait pas Pierre-Victor. Elle ne savait quoi en faire puisqu’elle ne buvait pas d’alcool. Elle essaya de l’échanger avec le plateau en laque qu’avait eu Fujisaki, en vain. Le dernier cadeau revint à l’un des stagiaires de la Mission économique qui hérita d’une paire de shīsā d’Okinawa, des statues en terre cuite figurant un animal mythologique, sorte d’hybride entre un lion et un muppet dégénéré, qui provoqua l’hilarité de chacun, soulagé de ne pas avoir à rentrer chez soi avec cette abomination sous le bras.

Pierre-Victor était fier de lui. Il avait contribué avec peu de moyens à faire plaisir à ses subalternes. Il savourait son triomphe tout en regardant le cuisinier et la femme de chambre débarrassant avec empressement verres et assiettes sales du salon. La soirée s’achevait sur une note délicieuse. Comment aurait-il pu soupçonner un seul instant le drame qui se passait juste à quelques mètres de là ?

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