Sa Majesté chez les Nippons [Épisode 55]

 

Noël approchait. Au Japon, contrairement à ce qui se passe dans les capitales occidentales, le 25 décembre n’est pas chômé, sauf pour les employés des ambassades ou consulats européens et américains.

La vraie fête familiale se déroule le jour de l’An, au moment de Shōgatsu. C’est une des deux seules époques de l’année, avec O-bon, à la mi-août, où tous les commerces, sans exception aucune, sont fermés pendant plusieurs jours et que les gares et aéroports sont pris d’assaut pour permettre à des millions de Nippons de passer les vacances en famille.

Mais tout cela n’empêche pas les commerces d’arborer décorations et sapins de Noël. Les avenues des grandes villes sont bordées d’arbres recouverts de guirlandes lumineuses. En cette période de l’année, il est impossible d’échapper aux Jingle Bells et autres Silent Night dès que l’on pénètre dans un grand magasin.

Dans les foyers japonais, le soir de la fête de la Nativité se résume à manger un Christmas Cake devant la télé. Seuls, les amoureux ou les couples d’un soir en profitent pour passer une soirée romantique au restaurant ou à l’hôtel.

Le mois de décembre est surtout l’occasion de faire la fête entre collègues pour « oublier l’année ». Il n’est pas rare à cette époque de l’année de croiser dans le métro bon nombre de salarymen titubant tout en rentrant chez eux après une bônenkai bien arrosée. Cusseaud eut l’idée géniale d’organiser une fête de fin d’année chez lui, dans son propre appartement, pour toutes ses équipes.

 

— Une bōnenkai ? s’exclama Murakami lorsque Konda lui apprit la nouvelle. Chez lui, en plus ?

— Hum…

— Pourquoi ne pas avoir choisi un restaurant tout près d’ici comme cela se fait d’ordinaire ?

— Il veut aussi en faire une soirée de Noël pour les Français qui sont loin de chez eux.

— Ah… Ce sera une bōnen-kurisumasu party ? s’amusa Murakami.

— Si tu veux…

Elle partit rejoindre le plateau consulaire pour annoncer la nouvelle à tout le monde. Chacun fit semblant de se réjouir mais le cœur n’y était pas.

Passer une soirée en compagnie du consul ne donnait envie à personne. D’autant que la presque totalité du personnel du consulat habitait à l’est d’Osaka. Kobé étant à l’ouest, cela signifiait au moins une bonne heure de transport en plus pour rentrer chez soi sans compter le prix du billet puisque, les transports en commun étant gérés par différentes sociétés privées, il fallait payer un supplément si l’on changeait de ligne.

Et ce ne sera pas une vraie bōnenkai car, lors de toutes les réceptions qui étaient organisées avec les Français, qu’elles aient été formelles ou informelles, chacun conservait ses distances. Pour les Japonais, c’était le seul moment de l’année où l’on pouvait se permettre d’être familier avec son supérieur hiérarchique, voire même de le critiquer ouvertement. Avec les Français, c’était impossible : un subalterne restait un subalterne même lors d’une bōnenkai. Alors, à quoi bon en organiser une, dans ces conditions ?

Pierre-Victor était ravi de son idée. Il pensait qu’une petite soirée entre collègues allait renforcer la cohésion du groupe, permettre à chacun de se mélanger, de se découvrir.

En plus, il avait le projet d’organiser une mini-tombola pour leur offrir des cadeaux de Noël. Au cours de ses différentes pérégrinations, on lui avait offert quantité d’objets inutiles ou hideux dont il allait se débarrasser en faisant des heureux.

Et puis, il avait fait aménager une bibliothèque pour les tonnes de livres et de disques qu’il avait ramenés de France. À quoi bon avoir tout cela si personne ne pouvait les voir et apprécier son goût exquis en matière de lecture et de musique ? 

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