Sa Majesté chez les Nippons [Épisode 50]

 

Sa Majesté avait magnifiquement bien dormi. Il était d’excellente humeur ce matin et prêt à visiter les chutes de Nachi, à mettre ses pas dans ceux d’André Malraux.

Après un petit-déjeuner frugal – l’hôtel n’offrait que du poisson séché et du riz au repas du matin, Pierre-Victor rejoignit son équipe qui l’attendait dans le lobby. Le trajet en voiture ne devait pas prendre plus d’une heure, le temps de redescendre en direction de Shingu avant de rejoindre Kii-Katsuura pour remonter vers une autre partie des anciens chemins de pèlerinage de Kumano qui menait jusqu’à la cascade de Nachi.

Il avait été décidé de descendre de voiture bien avant la destination finale pour emprunter le Daimonzaka, le chemin qui montait jusqu’au temple de Kumano Nachi, Yamamoto devant les retrouver un peu plus haut avec la berline du consulat. De là, on pouvait rejoindre la célèbre pagode et la cascade à pied.

Le cadre était magnifique. Peu de gens empruntaient le sentier bordé de cryptomères géants et de camphriers centenaires, préférant pour la plupart se rendre directement au temple en bus afin d’éviter la montée quelque peu raide sur des pavés millénaires.

 

Le consul menait la marche avec Romain suivi de la délégation japonaise et de Konda, juste derrière eux. Ils les regardaient tous les deux discuter entre eux, impuissants à suivre une conversation dont ils étaient de toute évidence exclus. Konda était mortifié et faisait de son mieux pour essayer d’attirer l’attention du consul sur les beautés du chemin.

— Ah, Monsieur le consul général ! Regardez !

— C’est un arbre, non ?

— Oui mais il serait âgé de 800 ans comme il est indiqué sur la pancarte.

— Ah, oui… Ceci explique sans doute pourquoi il est complètement pourri et creux à l’intérieur.

— C’est un arbre de 800 ans, insista Konda. Il était déjà là lorsque les premiers pèlerins empruntèrent ces chemins.

— Si cela se trouve, il ne sera plus là lorsque l’on redescendra, rajouta Pierre-Victor, le sourire aux lèvres, en s’adressant à Romain.

Et les deux acolytes s’esclaffèrent bruyamment au grand dam de Konda qui prit une profonde inspiration pour ne pas soupirer. Il se tourna vers le directeur de l’office de tourisme.

— C’est un endroit vraiment magnifique, lui dit-il.

Son interlocuteur ne savait pas si Konda traduisait les paroles du consul ou s’il parlait en son nom propre. Mais cela n’avait pas d’importance, il les mettrait dans son rapport en omettant de préciser le doute qui l’habitait.

 

Konda profitait pleinement de leur courte excursion et il admirait les gigantesques cryptomères alignés le long du sentier. Leur verticalité toute solennelle s’opposait à la rondeur des pierres qui tapissaient un chemin millénaire. Le contraste géométrique entre la nature et le travail de l’homme était accentué par l’horizontalité des escaliers de plus en plus nombreux au fur et à mesure qu’ils progressaient en direction du temple. Face à la hauteur majestueuse des arbres, les humains n’étaient plus qu’une entité négligeable.

Il fit une pause dans la montée pour ne pas trop dépasser le consul. Il aperçut par terre deux superbes feuilles de ginkgo amenées là par le vent. Leur couleur jaune resplendissante contrastait fortement avec le gris foncé des pierres mouillées par la pluie. Les deux feuilles se trouvaient côte à côte, leurs pétioles s’entrecroisant, comme accrochés par un sentiment amoureux. Sans leur prêter le moindre regard, Pierre-Victor leur marcha dessus, foulant sans vergogne la beauté éphémère de la nature et contrecarrant de ses talons le hasard qui avait uni ces deux feuilles.

Konda soupira bruyamment.

Taihen desu-ne ! Ces escaliers, comme ils sont difficiles ! dit-il au directeur de l’office de tourisme pour justifier son soupir.

Sō nan da yo ! Vous avez bien raison !

Enfin, ils arrivèrent au temple de Kumano Nachi. Yamamoto, tout frais et dispos, les attendait en haut. Pierre-Victor chercha la cascade des yeux.

— Mais où est-elle cette cascade ?

— Ah… Pour cela, il faut redescendre…

— Quoi ! vociféra-t-il. Vous m’avez fait monter jusqu’ici pour rien?

— Il faut redescendre un tout petit peu…

— Un problème ? s’enquit le directeur.

— Non, non… Aucun problème, mentit Konda.

La pagode d’où on pouvait admirer la cascade de Nachi se trouvait en contrebas du temple et, en quelques minutes, tout le monde put admirer la vue qui était à couper le souffle.

— Nous sommes arrivés, souffla Romain au consul. Voici ce que notre ancien ministre de la Culture considérait comme « la première chose à voir parmi tous les trésors », là où le Japon abrite « ses secrets les plus puissants »(1).

Pierre-Victor inspira bruyamment. Ce n’est qu’une chute d’eau, se dit-il. Une bête chute d’eau. Il n’y a pas de quoi s’extasier. Il se tourna vers Romain en souriant.

— Quel spectacle saisissant !

— Malraux était fasciné par la cascade. Elle représentait pour lui une « lame de sabre perdue dans la lumière »(2), un ascenseur entre le divin céleste et la nature symbolisée par les arbres.

— Quel tableau majestueux, renchérit Pierre-Victor.

— Venez, suivez-moi. Allons voir la cascade de plus près.

Et ils descendirent en contrebas de la chute. Une fois arrivés, ils observèrent en silence la masse d’eau s’écrasant et rejaillissant sur les rochers dans un fracas épouvantable.

— Voici, c’est ici, s’écria Romain pour couvrir le bruit assourdissant, qu’André Malraux a ressenti la communion entre la nature et le spirituel. Pour lui, la cascade symbolise « l’éphémère vécu comme éternel »(3).

Pierre-Victor se pencha pour regarder en haut puis tourna son visage sur la droite puis la gauche. Non, décidément, rien, il ne ressentait absolument rien.

— C’est prodigieux, dit-il le plus sérieusement du monde puis, après quelques secondes de silence : bon, on rentre ?

 

 

 

(1) Temman, Michel. Le Japon d’André Malraux. Arles : Éditions Philippe Picquier, 1997. p. 243.

(2) André Malraux, Le Miroir des Limbes I, Antimémoires. Paris : Editions Gallimard, 1972. p. 475.

(3) Temman, Michel. Le Japon d’André Malraux. Arles : Éditions Philippe Picquier, 1997. p. 167

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