Sa Majesté chez les Nippons [Épisode 42]

 

La visite touristico-officielle se poursuivit dans la boutique de thé Ippodo à Kyoto, le ministre devant faire ses emplettes. Le petit salon de thé adjacent à la boutique avait été privatisé pour l’occasion car celui-ci voulait découvrir les différents parfums de thé qu’il ne connaissait pas encore et approfondir ses connaissances dans les règles de la cérémonie du thé.

Pierre-Victor fit semblant de s’intéresser à une boisson à base d’eau chaude au fond de laquelle quelques feuilles se battent en duel tout en suivant Son Éminence comme un petit caniche à sa mémère. Lui, consul général, obligé de servir de guide touristique à un pauvre type qui avait été nommé ministre uniquement en raison de son entregent avec des personnes haut placées, quelle déchéance ! Mais il devait se rendre à l’évidence : sa fonction requérait certains sacrifices et il fallait s’y plier. C’était le lot des grands de ce monde de ne pas pouvoir faire ce dont ils avaient envie.

Le ministre était un élève appliqué. Il se faisait expliquer toutes les différences de goût en fonction du thé qu’on lui présentait. Puis, à un moment donné, tout s’anima d’un coup, le ministre fut pris de convulsions violentes, des larmes coulaient le long de ses joues. Inquiet, Pierre-Victor se précipita vers son visiteur de marque, prêt à appeler une ambulance ou, au pire, lui prodiguer les premiers soins. Mais le ministre l’accueillit avec un immense sourire. Pierre-Victor ne comprenait plus rien. Il l’avait vu défaillir et maintenant il le trouvait complètement hilare devant lui, tenant à la main le couvercle d’une boîte de thé.

Mantoku ! s’écria-t-il en deux spasmes. Mantoku ! Ah, ah, ah ! Vous avez vu cela, mon cher Pierre-Victor ! Un thé qui s’appelle « mont’e ton cul », c’est trop drôle.

— Comme c’est amusant, répondit Pierre-Victor qui s’efforçait de tordre sa grimace en un sourire bienveillant et charmant.

— J’en prendrais plusieurs paquets pour les offrir à mes collègues. Ah, ah, ah ! Au moins, on ne s'ennuie pas avec vous, Pierre-Victor !

— N’est-ce pas, Monsieur le ministre ?

Le temps que le ministre se calme un peu et sèche ses larmes, il était l’heure de partir pour le Kokedera, le Jardin des Mousses, que le ministre tenait absolument à découvrir.

La mort dans l’âme, Pierre-Victor suivit le mouvement. 

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