Sa Majesté chez les Nippons [Épisode 36]

 

Enfin le jour J était arrivé. Tsuyu, la « saison des prunes », la petite saison des pluies, se terminait et le ciel était d’un bleu uniforme, annonciateur des prochaines chaleurs estivales. La matinée au consulat passa rapidement, il y avait comme un air de fête avant l’heure : personne n’avait vraiment envie de travailler et chacun attendait avec impatience le moment où il allait falloir rejoindre l’hôtel où devait se tenir la réception pour la fête nationale française. Sa Majesté était fébrile, c’était son premier Quatorze Juillet, son « couronnement » en tant que consul général. Tout devait être parfait.

À l’heure prévue dans le programme, l’équipe du consulat au grand complet prit les transports en commun ensemble, comme une joyeuse colonie de vacances. La consule adjointe se joignit à eux, heureuse à l’idée qu’elle n’aurait plus à supporter Sa Majesté qui partait en congés en France dès le lendemain. Les membres de la Mission économique prirent place dans le minibus conduit par Kuwabataké et arrivèrent sur place bien après l’équipe du consulat.

Pierre-Victor était déjà présent accompagné de Kuruma. Il était arrivé en avance pour tout vérifier, pour être sûr que tout se passerait à merveille. Tout y passait, les chaises, les tables, le micro, l’estrade. Tout fut examiné en détail. La moindre poussière fut éliminée, la moindre décoration remise en place, la moindre trace sur les verres essuyée, la moindre fleur fanée, jetée sans ménagement à la poubelle. Si bien qu’à l’arrivée des premiers invités, personne n’était prêt à les recevoir. Tout s’organisa dans un désordre bien français. L’équipe du consulat se retrouva à accueillir les premiers invités sans listing ou stylo. Yamamoto fut appelé à l’aide. Il prit la voiture pour retourner en urgence au consulat récupérer tout ce dont on avait besoin. Konda était chargé d’accueillir tous les invités V.I.P. et de les amener directement au consul pour être sûr de l’occuper afin qu’il ne perturbe plus l’organisation de la fête nationale sinon on courrait au fiasco.

Petit à petit, la salle se remplit. Pierre-Victor était le centre d’intérêt, le pivot de la fête. Il saluait tout le monde, aussi excité qu’une jeune fille à un bal de débutantes. Les derniers retardataires continuaient d’arriver lorsque Sa Majesté, solennelle, monta sur l’estrade. Il attendit que le silence se fasse avant de commencer son discours.

— Mesdames, Messieurs. Je suis ravi de vous accueillir en ma qualité de consul général de France. Comme vous le savez tous, j’ai été nommé cette année pour être votre consul général et c’est un honneur pour moi d’occuper cette fonction si prestigieuse. Je vous remercie d’être venus célébrer avec toute l’équipe de mon consulat général notre fête nationale. Je pense en particulier à ceux et celles qui sont venus d’aussi loin pour participer à cet événement qui n’a lieu qu’une fois par an. Je les remercie et j’espère qu’elles passeront un excellent moment en notre compagnie. Et c’est un honneur pour moi d’avoir l’opportunité de vous rencontrer en un moment aussi solennel. Je tiens à saluer Messieurs Shimada, Katayama, Hayashida et Okamoto qui nous font l’honneur d’être présents avec nous, ce soir et je tiens à les remercier pour leur contribution financière si généreuse.

Pierre-Victor salua ses bienfaiteurs un par un de la tête. Il leur était particulièrement reconnaissant puisque c’était grâce à eux qu’il avait pu boucler son budget, le ministère des Affaires étrangères ayant été particulièrement radin cette année.

— Je me réjouis que nous soyons aussi nombreux pour célébrer notre fête nationale. La présence française au Japon est toujours aussi forte et nous ne pouvons que nous en féliciter car c’est la garantie de la présence pérenne de ce consulat général qui permet ainsi à chacun d’entre nous de conserver ce lien si fort qui nous rattache à notre pays. Comme vous le savez, la présence française au Japon est très ancienne. Notre si belle nation a établi des liens diplomatiques avec l’empire du Soleil Levant dès le milieu du XIXe siècle et nous allons bientôt fêter les 150 ans du premier traité international signé entre la France et l’archipel. Bien entendu, le consulat général prendra une part non négligeable dans l’organisation future de ces commémorations d’une histoire aussi longue et aussi merveilleuse. Ce lien si fort qui réunit nos deux nations est symbolisé, ce soir, par nos hôtes de marque, j’ai nommé, Mesdames Kusanagi et Aramaki, qui vont nous faire le plaisir d’entonner notre hymne national.

La soprano monta sur l’estrade rejointe par son accompagnatrice. Les premières notes de harpe débutèrent.

Allons zenfants de la patoli, le djoule de gloale é allibé !

À peine les premières paroles chantées que des gloussements se firent entendre dans la salle.

Ils biennent djousque dans bos buras, égorger bos fuils, bos compagnes !

Pierre-Victor commençait à blêmir. Mais pourquoi, pourquoi donc n’avait-il pas assisté à une répétition, une seule ? Ne pas perdre la face, surtout, ne rien laisser paraître, pensa-t-il et il fit un effort surhumain pour ne pas montrer sa déception immense.

Aux zarmes, shitoyens, folemez bos bataillons…

La sonorité cristalline de la harpe accentuait le ridicule des paroles pleines de fougue de la Marseillaise massacrée par la soprano.

Qu’un sang impoule abouleube nos shillons !

Pierre-Victor était défait. Il applaudit à tout rompre espérant que les rires soient couverts par les acclamations. Contrairement à ce que l’on aurait pu s’attendre, ce fut un réel succès. Bon public, l’auditoire applaudissait non pas l’interprétation musicale mais le comique de la scène. Tout le monde s’était bien amusé, surtout Konda qui savourait l’échec de Kuruma. Sans faire quoi que ce soit, il venait de regagner toute l’estime de ses collègues. Il était radieux mais, en bon japonais, il ne le laissait absolument pas paraître. Kuruma était défaite et n’osait plus regarder personne dans les yeux mais comme pour Konda, aucune émotion ne trahissait son humiliation.

— Merci Mesdames pour… pour… cette interprétation… unique de notre hymne national… Mesdames, Messieurs, le buffet est… il est… il est ouvert, balbutia Pierre-Victor.

Le massacre de la Marseillaise fut immédiatement oublié. Ce fut l’hallali vers les buffets et les petits fours qui avaient l’air si délicieux. Murakami, Atsumi, Fujisaki en profitèrent pour s’éclipser discrètement. Konda resta jusqu’au départ du dernier invité japonais avant de déguerpir immédiatement suivi de Kuruma.

Une fois que tous les canapés eurent été dévalisés, la salle de réception se vida rapidement. Quand l’heure arriva de fermer les portes, seuls restaient le maître de cérémonie, Sa Majesté Pierre-Victor Cusseaud Ier, et le personnel français expatrié du consulat et de la Mission économique.

— Une réception remarquable, fit remarquer Turbot-Vaquin.

— Vous avez trouvé, vous aussi ? répondit Pierre-Victor.

— Une très belle réception, renchérit Tatin.

— Pour la Marseillaise, il faudra trouver un autre accompagnement. C’était très bien mais la harpe se marie mal avec les paroles de la Marseillaise, ajouta Pierre-Victor.

— Je suis d’accord avec vous, se hasarda le chef adjoint.

— Moi, j’ai beaucoup aimé, avança Tatin. On ne pouvait pas rêver mieux pour symboliser l’alliance franco-japonaise.

— Oui, on verra cela l’année prochaine.

Pierre-Victor avait hâte de partir.

— Turbot-Vaquin, vous avez votre voiture ? demanda-t-il.

— Oui, je ne vais pas tarder à partir.

— Je vous suis.

Et ils partirent en direction du parking, laissant en plan Tatin. Comme il faisait nuit, elle était bien embêtée car elle ne savait plus où se trouvait la station du métro. Elle allait partir dans la mauvaise direction lorsqu’elle fut rejointe par un des stagiaires de la Mission économique.

— La station de métro est dans cette direction, lui dit-il.

— Mais bien sûr. Où avais-je la tête ? lui répondit-elle en rigolant.

— Je vous accompagne ?

— Bien sûr.

Et ils partirent ensemble vers le métro. Comme il était tard, la prochaine rame ne partait que dans vingt minutes, le stagiaire sortit son téléphone portable et appela son amie. Madame Tatin se retrouva une nouvelle fois seule face à ses démons. Elle n’avait qu’une hâte, rentrer à la maison et prendre un dernier verre de vin.

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