Sa Majesté chez les Nippons [Épisode 30]

 

— Regardez-moi ça, Konda !

Ce dernier leva mollement ses yeux de son écran d’ordinateur. Sa Majesté s’approchait de lui, le pas léger et le sourire aux lèvres. Konda se crispa légèrement. Qu’est-ce que cet idiot allait encore lui sortir comme ânerie ?

— Oui, Monsieur le Consul général ? lui dit-il de sa voix la plus douce et la plus faussement enjouée.

— Regardez-moi ça !

Pierre-Victor agitait un bout de papier devant lui.

— J’avais raison ! J’avais raison ! pérora-t-il.

Konda se retint de soupirer.

— Regardez ! Je l’avais écrit noir sur blanc : « La création d’un musée du vin à Osaka ne nous apparaît pas comme une entreprise viable et pérenne. » J’avais raison !

Son secrétaire le regarda sans répondre. Il se préparait mentalement à affronter ce que son supérieur allait lui dire en vidant totalement son esprit. Il expira longuement pour calmer son cœur dont les battements commençaient dangereusement à s’accélérer dans sa poitrine.

— J’avais raison ! répéta le consul. Je le savais que ce musée n’était pas une bonne idée.

Parce que promouvoir le vin français au Japon n’est pas une bonne idée ? s’interrogea, perplexe, Konda.

 

L’idée d’un musée du vin à Osaka avait germé dans la tête d’un riche industriel japonais amoureux des vignobles bourguignons qui voulait favoriser la dégustation de grands crus au pays de l’alcool de riz, l’omniprésent, l’omnipotent saké. Il avait réussi à convaincre les ronds-de-cuir de la préfecture de construire un conservatoire prestigieux sur les nouveaux terrains qui allaient être édifiés au sud-ouest de la ville.

Il n’existait que deux établissements de ce type en Asie. Mais malheureusement, le musée de la « baie de l’amitié », fureai-wan kan, comme il s’appelait, fut victime de l’éclatement de la bulle spéculative de la fin des années quatre-vingt-dix au Japon. Ce fut une erreur de l’inclure dans le projet de développement du nouveau quartier de Suminoe sur le front de mer d’Osaka.

Le World Trade Center de la ville devait aussi y être construit. Ce gratte-ciel se devait d’être le plus grand et le plus haut de la capitale du Kansai et de posséder sur son toit une pyramide inversée, semblable à celle du Louvre, à partir de laquelle on aurait pu admirer toute l’agglomération.

Ce quartier qui se voulait ultramoderne pour l’époque avait été bâti ex nihilo sur des terrains récupérés sur l’eau comme pour l’aéroport international. Il avait été question d’y faire édifier un des plus grands parcs d’exposition existant au Japon. Mais la crise économique mit un frein à toutes ces entreprises pharaoniques et Osaka se retrouva avec ce que l’on nomme en Afrique un « éléphant blanc », un projet gigantesque, trop ambitieux pour sa décennie.

L’erreur avait été aussi de construire un métro high-tech mais hors de prix pour ses usagers. Résultat : personne ne venait en bord de mer pour profiter des nouvelles infrastructures ou des boutiques qui y avaient ouvert.

La présence d’un musée maritime et de la réplique du Naniwa-maru, une de ces barques utilisées autrefois, à l’ère d’Edo, aux XVIIe et XVIIIe siècles, pour le commerce entre Osaka et la capitale, ne fut pas suffisante pour attirer les promoteurs et les promeneurs. Le musée du vin, encore moins.

C’est ainsi qu’il devint, à l’égal des autres bâtiments érigés dans le quartier, une immense coquille vide. Les quelques expositions permanentes qui s’y trouvaient étaient écrasées par la froideur d’un espace trop grand.

Même les vignobles plantés de part et d’autre à l’extérieur de l’édifice avaient du mal à croître dans cet univers artificiel de béton.

Le lieu ne s’animait qu’une seule fois par an, le quatorze du mois de juillet. C’était l’unique moment dans l’année où l’immense carcasse prenait alors vie. Évidemment, nombreux étaient les Français résidant dans la région à se plaindre de devoir aller dans un coin aussi éloigné et si isolé pour se bâfrer de petits fours aux frais de l’État. Mais ils étaient tous fiers, l’année suivante, de dire aux agents du consulat sur un ton complice :

« Le Quatorze juillet ? Au musée du vin comme d’habitude ? »

C’était un échange de bons procédés : le musée faisait la promotion du vin français, le consulat y organisait sa petite fiesta annuelle chaque année. Mais c’était sans compter avec le nouveau consul général.

— Je le savais ! Je le savais !

Konda regarda Sa Majesté repartir de son bureau pour se diriger vers ceux de la Mission économique. Comme à son habitude, il allait faire partager sa découverte à l’ensemble de son équipe juste pour le plaisir de montrer sa transcendance à ses subordonnés.

Konda se relâcha un peu. Il était soulagé mais à mille lieues d’imaginer le désastre qui allait très bientôt s’abattre sur lui.

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