Par le plus grand des hasards, j’avais réservé ma venue à l’exposition « Jakuchū, Le royaume coloré des êtres vivants » au Petit Palais, à Paris, le jour même où se tenait la conférence Itō Jakuchū (1716-1800) « l’homme à la main divine » animée par la commissaire de l’exposition, Manuela Moscatiello, responsable des collections japonaises du musée Cernuschi où se tiendra très prochainement l’exposition « Trésors de Kyoto, trois siècles de création Rinpa ». J’ai donc décidé de sauter le déjeuner de midi pour y assister. Ce fut un émerveillement avant l'émerveillement.

Cette conférence fait partie d’une série organisée par le Petit Palais. Les prochaines auront lieu les 3, 10 et 13 octobre.

Je vous conseille tout particulièrement celle de Madame Aya Ōta qui se tiendra le 13 octobre (je ne pourrais malheureusement pas y aller). C’est la co-commissaire de l'exposition Jakuchū et conservatrice en chef du Musée des collections impériales de Tokyo, Sannomaru Shōzokan 三の丸省蔵館, dont sont issues les œuvres exposées, les rouleaux du « royaume coloré des êtres vivants », Dōshoku sai-e 動植綵絵.

Ils ont été réalisés entre 1757 et 1765 et c’est la toute première fois qu’ils sont exposés en Europe, dans le cadre de la saison Japonismes 2018 : les âmes en résonances qui commémore les 160 ans des relations diplomatiques entre la France et le Japon. En raison de leur fragilité, ils ne peuvent être exposés que pour une durée particulièrement courte : un mois seulement. L'exposition se termine le 14 octobre.

Ces rouleaux étaient à l’origine destinés au temple Shōkoku-ji 相国寺 de Kyoto avant d’être offerts en 1889 aux collections impériales où ils ont sombré dans l’oubli. Ils sont rarement exposés même au Japon.

 

Itō Jakuchū 伊藤若冲

Portrait d’Itō Jakuchū par Kubota Beisen 久保田米僊 - Shōkoku-ji 相国寺, domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=46577211Itō Jakuchū 伊藤若冲 est issu d’une famille de commerçants grossistes en légumes de Kyoto dont la boutique Masuya 枡屋 se trouvait dans l’enceinte du célèbre marché de Nishiki-ichiba ou Nishiki-jō 錦市場.

En tant que fils aîné, il reprend l’affaire familiale tout en continuant de dessiner.

Il ne se consacre entièrement à la peinture qu’à l’âge de 40 ans lorsqu’il cède le fonds de commerce à son jeune frère.

Fervent bouddhiste, il est ami avec Daiten Kenjō 大典顕常 (1719-1801), prêtre du Shōkoku-ji qui l'initie à la peinture chinoise et l’iconographie bouddhiste.

Il est considéré comme un peintre « excentrique », kisō no gaka 奇想の画家, au même titre que ses contemporains, Soga Shōhaku 曾我蕭白 (1730-1781), lui aussi influencé par l’école Kanō, Kanō-ha 狩野派, et Nagasawa Rosetsu 長沢芦雪 (1754-1799).

Il tire son originalité de la thématique utilisée (les animaux réels ou imaginaires dont les poules et les coqs, les grues du Japon, les poissons ou le phénix), de l'utilisation des pigments (à partir de quatre couleurs, il arrive à concevoir une palette presque infinie) et de son appartenance à aucune école ou courant d'art de son époque.

Son obsession est de « combler le vide ». Son nom se traduit d’ailleurs par « comme le vide », formule tirée de l’expression « la plus grande plénitude est comme le vide, elle est impérissable ».

 

Vieux pin et phénix blanc 老松白鳳図 1766

Vieux pin et phénix blanc 老松白鳳図 1766L’affiche de l’exposition reprend le thème du phénix. C’est une des plus belles pièces de Jakuchū.

On y découvre la technique utilisée sur tous les rouleaux, découverte en 1999 lors de travaux de rénovation : l’aplat de couleur sur l’envers ou urazaishiki 裏彩色, technique de peinture sur soie utilisée en Chine et au Japon, qui permet d’amplifier ou d’atténuer les couleurs de l’endroit en fonction des pigments utilisés à l’envers.

Les nuances dorées que l’on aperçoit sur le plumage du phénix sont en réalité de l’ocre apposé à l’envers de la peinture blanche obtenue à partir de poudre de coquillages pillés, le gofun-iro 胡粉色.

Si l’on observe attentivement le plumage du phénix, on découvre une répétition extrêmement précise de motifs géométriques identiques selon les différents types de plumes. Ce travail minutieux, proche du maniérisme, s’oppose à la thématique naturaliste des œuvres tout en le renforçant.

Détail du plumage - Vieux pin et phénix blanc 老松白鳳図 1766L'exécution précise de Jakuchū est d'autant plus étonnante qu'il n'existe aucun dessin préparatoire et aucun repentir.

Le phénix, Hōō 鳳凰 en japonais, est un animal de la mythologie chinoise. On le représente traditionnellement les ailes ouvertes et un serpent pris dans ses serres, serpent symbolisé ici par les branches du vieux pin dont les formes sinueuses évoquent un reptile.

C’est un symbole de grande vertu et de grâce. Sa tête représente la vertu, ses ailes, le devoir, son dos, les convenances, son abdomen, la crédibilité et sa poitrine, la pitié. Son plumage contient les cinq couleurs fondamentales, chacune associée à une vertu confucéenne : le noir (la charité), le blanc (l’honnêteté), le rouge (la connaissance), le vert (l’intégrité) et le jaune (la dévotion).

Tout le style de Jakuchū est présent dans cette œuvre : une fidélité à l’iconographie chinoise et une grande liberté dans la représentation stylistique, des motifs répétitifs et un rendu naturaliste, des lignes et des cercles qui s’opposent créant ainsi une tension qui renforce le dynamisme des thèmes représentés.

 

Scène automnale 紅葉小禽図 1766

Scène automnale 紅葉小禽図 1766Dans un autre rouleau, celui de la Scène automnale: les feuilles de momiji もみじ ou érable du Japon possèdent des couleurs allant du marron au rouge vif. Cette vaste gamme de rouge est obtenue grâce aux nuances d’orange ou de jaune appliquées à l’envers du rouleau.

Toutes les feuilles (il y en aurait 170) ont une couleur différente, aucune n'est identique à l'autre. Celles dont le rouge est le plus vif ont été peintes à l'envers en orange et, à l'endroit, en rouge; les plus pâles, en jaune et en rouge.

On retrouve dans cette peinture, une composition typique de Jakuchū, celle des éléments géométriques avec les diagonales formées par les branches.

Une des originalités de l’artiste est sa touche d’humour comme ce cercle formé par la branche principale, cercle que l’on ne retrouve pas dans la réalité et qui s’oppose à la linéarité des branches ainsi que les éléments qui sortent du cadre.

 

Nandina et coq 南天雄鶏図 1765

Nandina et coq 南天雄鶏図 1765Le coq est le thème favori de l’artiste. Il en fait une composition extrêmement minutieuse. Son plumage est, comme pour le phénix, composé d’éléments géométriques qui se répètent à l’infini. Il utilise le même procédé pour les baies de nandina dont le rouge est renforcé par l’aplat de couleur à l’envers. Les différentes de noir du plumage sont rendues par différents motifs géométriques.

Malgré ces détails de forme géométrique et artificielle, la dynamique de la peinture est introduite par la tension corporelle du coq, pattes écartées et tête relevée.

La pointe d’humour est symbolisée par le petit oiseau qui mange une baie, perdu dans tout ce rouge. Jakuchū s’amuse dans plusieurs de ses rouleaux à introduire un élément de petite taille qui apporte une touche humoristique comme par exemple, pour les Poissons, le bébé poulpe accroché à la tentacule du grand poulpe.

Les feuilles fanées introduisent un élément de tristesse, la notion du temps qui passe. Les tâches rondes des feuilles font écho aux cercles dessinés dans le plumage du coq et aux baies rouges.

 

Les coqs 群鶏図 1765

Les coqs 群鶏図 1765On retrouve une exubérance dans le rendu des plumages, chacun étant différent, de par la couleur et les motifs.

L’image est statique mais sa composition en zigzag, soulignée par le rouge des crêtes, donne une impression de mouvement.

Un seul des gallinacées nous regarde fixement pendant qu’un autre se saisit de la plume de son voisin et en joue comme d’un instrument de musique.