[Épisode 10]

Mais quel amateurisme !

 

Dans l’ascenseur, Pierre-Victor savourait son nouveau succès. Il avait fait tourner en bourrique son chauffeur et ce dernier avait obéi au moindre de ses caprices comme un toutou à sa mémère.

Une fois devant l’entrée du consulat, il remarqua un petit téléphone posé sur un meuble anodin. Une petite pancarte, ou plus précisément, une feuille A4 collée artisanalement sur du carton, indiquait en français et en japonais comment procéder. Ainsi donc, tout visiteur était tenu de décrocher cet ustensile crasseux, appuyer sur un des boutons pour obtenir son interlocuteur puis patienter pour que l’on vienne lui ouvrir.

Le consul eut une grimace de dégoût. Mais quel amateurisme ! Quel accueil indigne d’un consulat ! Le Quai d’Orsay n’a pas donc les moyens de se payer une hôtesse alors qu’il doit sûrement en avoir une flopée payées à ne rien faire dans le hall principal au rez-de-chaussée. Cela allait changer, foi de Pierre-Victor !

Il s’approcha de l’entrée. Il voulut tourner la poignée mais c’était fermé à clef. Il chercha une sonnette, en vain. Il se mit à tambouriner sur la porte. Aucun bruit. Personne ne répondait. Il commençait sérieusement à s’énerver lorsqu’il aperçut une employée, dont il avait oublié le nom, revenant des toilettes, une bouilloire à la main.

Au moment où elle le vit, Murakami précipita son pas pour le rejoindre.

— Monsieur le Consul général, comment allez-vous ? Vous avez passé une bonne nuit ? Votre hôtel est-il agréable ? Vous avez de la chance : il fait grand beau, aujourd’hui, n’est-ce pas ?

Tout en ne le laissant pas répondre, elle se dépêcha d’ouvrir et de le faire entrer. Elle lui montra le chemin de son bureau en s’inclinant avec un sourire de bienvenue avant de disparaître aussi rapidement qu’elle lui était apparue. Un peu désarçonné, Pierre-Victor se dirigea vers l’endroit indiqué. Il avait à peine posé ses affaires que Konda frappait déjà à la porte qui séparait leurs deux bureaux.

— Qu’est-ce que c’est ? cria-t-il, encore énervé d’être resté enfermé dehors.

Son secrétaire hésita un instant avant d’entrer.

— Bonjour, Monsieur le Consul général. Vous avez passé une bonne nuit ?

— ‘jour.

— Voici les courriers ainsi que les invitations que vous avez reçues et dont j’ai traduit le contenu, Monsieur le Consul général.

— Déposez-les sur mon bureau. Je les verrai en temps et en heure. Je vais d’abord aller saluer tout le monde si cela ne vous dérange pas.

— Non, bien sûr.

Pierre-Victor le regarda outré, les lèvres pincées.

— Non, bien sûr, Monsieur le Consul général, rajouta Konda sur un ton légèrement obséquieux avant de s’éclipser dans son secrétariat.

PVC sortit de son bureau pour se diriger vers la chancellerie. En chemin, il croisa son adjoint accompagné de son ectoplasme. Les vieux réflexes aidants, il commença à discuter avec Turbot-Vaquin.

 

Il était presque midi lorsque Pierre-Victor arriva enfin devant l’entrée du plateau consulaire. Il marqua un arrêt, respira profondément, mit son plus beau sourire sur ses lèvres et entra gaiement dans la vaste pièce qui faisait office de consulat général.

Il était primordial de donner de soi l’image d’un chef bienveillant mais exigeant, chaleureux mais inflexible, proche de ses subalternes sans être familier, sachant les réprimander au besoin pour leur bien. Il lui appartenait de les guider dans l’obscurité tel un phare menant les bateaux à bon port. Il devait être irréprochable, à l’instar de la haute administration française, de l’élite de la France d’aujourd’hui dont il faisait désormais partie.

Armé de toutes ses certitudes, il alla les saluer les uns après les autres. Il était important de passer du temps avec les troupes, cela les mettait en valeur et, par contrecoup, leur permettait d’augmenter leur rendement. Du moins pour le premier jour car il n’allait pas venir perdre son temps à les saluer ainsi chaque matin. Son temps était précieux, beaucoup plus que celui de misérables employés.

C’est alors qu’il eut une idée brillante. Il la soumit à la consule adjointe. Comme il s’y attendait, elle en était ravie. Il lui laissa le soin d’en informer tout le monde. Il fallait aussi valoriser les petits chefs et leur permettre d’affirmer leur autorité de temps en temps. Pierre-Victor partit du plateau consulaire, enchanté d’avoir donné une si bonne impression et fier d’avoir fait preuve d’une initiative aussi géniale.

Lorsqu’il fut sorti, Madame Tatin annonça la nouvelle aux membres du consulat :

— Le consul nous invite tous à déjeuner pour mieux faire connaissance.

— Oh, mais c’est une excellente idée, s’exclama Atsumi sans grande conviction. Son casse-croûte l’attendait dans le frigidaire du placard qui faisait office de salle à manger. Elle allait devoir soit le jeter, soit le laisser là pour le lendemain en espérant qu’il soit encore bon.

— Déjeuner gratuit, panse bien remplie, ajouta l’employée locale. Pour Géraldine, c’était tout bénéfice : elle allait économiser mille yens et manger autre chose que le bentō(1) bas de gamme acheté tous les jours au combini(2) du coin.

La consule adjointe était partagée : elle était contente de déjeuner avec ses collègues mais elle savait aussi qu’elle allait devoir faire d’immenses efforts pour maîtriser sa consommation de boisson. Prendre ses repas seule n’était pas pour elle une partie de plaisir mais elle évitait ainsi de trahir sa « condition ».

De retour dans son bureau, Pierre-Victor informa Konda. Il passa à la Mission économique pour les convier eux aussi. En tant que chef des deux organismes, il ne pouvait favoriser l’un par rapport à l’autre.

 

 

 

(1) Le bentō consiste en un plateau repas protégé par un couvercle contenant un repas complet.

(2) Le combini est un petit supermarché de quartier ouvert sept jours sur sept, vingt-quatre heures sur vingt-quatre où l’on trouve de quoi boire et manger ainsi que le strict nécessaire. L’expression est tirée de l’anglais convenient store.

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Tous droits réservés © Lou Berthiault pour Aventure Japon