[Épisode 9]

Chacun avait ses petites manies

 

Le lendemain matin, en route vers le consulat, Pierre-Victor réfléchissait à sa stratégie de « nettoyage » : une des meilleures variables d’ajustement pour réduire les coûts de fonctionnement était de diminuer la masse salariale.

Se séparer d’Atsumi la tortue et Murakami la guenon coûterait trop cher car elles étaient proches de la retraite. Son secrétaire ? C’était un homme et il en avait besoin, du moins au début. Il allait devoir jouer serré avec lui pour qu’il ne parte pas trop tôt mais le dégoûter suffisamment pour qu’il soit content de le faire le moment venu car ses supérieurs hiérarchiques ne lui en avaient pas parlé mais il savait très bien que la cure d’amaigrissement du consulat allait déboucher une fermeture. Ce n’était pas officiel. Il n’était pas au courant. C’était ainsi beaucoup plus pratique comme cela. Si on lui demandait le moindre renseignement, il pouvait répondre sans mentir.

 La jeune employée française locale ? Le grizzli femelle, c’est très simple : son contrat se termine bientôt et la mettre à la porte sera une simple formalité. Quant à la jeune japonaise aux dents de cheval, comment s’appelle-t-elle déjà ? Soit elle est intelligente et elle partira d’elle-même lorsqu’elle se rendra compte que le bateau coule, soit il faudra lui donner une petite pichenette pour qu’elle se jette à l’eau.

Pierre-Victor eut un petit rire de contentement, il s’imaginait en pirate sanguinaire donnant le fouet à la moindre occasion… Ah ! C’était le bon vieux temps ! Le chauffeur ? Ce sera facile. D’après ce que j’ai compris, la Mission économique ne veut plus de Kuwabataké. On met le vieux à la retraite et on propose le poste à Yamamoto et le tour est joué !

Le consul fut sorti de ses pensées par un coup de frein brusque de son chauffeur. Ce dernier s’excusa platement mais Pierre-Victor le fixa de ses petits yeux noirs : pauvre minable, tu vas me le payer, se dit-il intérieurement.

 

La voiture arriva en vue du « Palais de cristal » ou Crystal Palace en japonais, une appellation bien pompeuse pour désigner l’immeuble en verre qui abritait à son cinquante-neuvième étage le consulat français. Le véhicule commença sa descente vers le parking situé en sous-sol et Yamamoto alla se garer sur l’emplacement réservé à la chancellerie. Le chauffeur sortit de la berline pour ouvrir la porte au consul mais Pierre-Victor ne bougea pas.

Yamamoto fit celui qui n’avait rien remarqué et précisa tout en s’inclinant poliment :

— Monsieur le consul général, nous sommes arrivés.

Pierre-Victor ne bougea pas. Yamamoto insista.

— Monsieur le consul général, nous sommes arrivés.

— Voulez-vous bien remonter dans la voiture ! lui ordonna-t-il.

Décontenancé, le chauffeur s’exécuta sans rechigner et remit le moteur en marche.

— Tout d’abord, ce n’est pas à moi de vous apprendre à conduire bien que… Enfin, bref, c’est votre travail de le faire…

— Oui, Monsieur.

— Ne me coupez pas lorsque je vous parle…

— Oui, Monsieur.

Pierre-Victor grimaça à cette seconde interruption.

— Ce n’est pas parce qu’Osaka est un poste consulaire de seconde zone qu’il faut se comporter de manière désinvolte.

Il fit une pause de quelques instants pour donner plus d’effet à son discours. Ce sont les silences qui font l’autorité. On reconnaît un sous-fifre au fait qu’il parle sans cesse comme pour masquer le peu d’importance de ses paroles.

— Mon brave, vous seriez bien aimable de me déposer devant l’entrée de l’ascenseur avant d’aller garer la voiture, dit-il en insistant sur le mot « devant ».

— Devant l’ascenseur ? répéta Yamamoto, quelque peu déboussolé par une telle demande.

— Ben oui ! Je ne vous suis d’aucune aide pour garer la voiture, n’est-ce pas ? fit Pierre-Victor en souriant, si fier de pouvoir rabaisser son employé.

 

Le nouveau n’était pas le premier consul général dont Yamamoto était le conducteur. Chacun était différent, chacun avait ses propres lubies. Certains insistaient pour rester à bord du véhicule jusqu’au parking et l’attendaient pour monter ensemble ; d’autres, en revanche, exigeaient d’être déposés devant l’entrée de l’immeuble pour ne pas avoir à descendre dans les lugubres sous-sols sauf les jours où il pleuvait ; quelques-uns voulaient faire les derniers mètres à pied pour « s’imprégner de l’ambiance de la ville » avant d’arriver au bureau, une tasse de café à la main.

Chacun avait ses petites manies auxquelles il fallait se soumettre. Pierre-Victor Cusseaud ne faisait pas exception mais c’était bien la première fois que l’on lui demandait de s’arrêter juste devant l’ascenseur avant d’aller se garer, sachant que la place était seulement à une dizaine de mètres.

C’était un ancien emplacement dédié aux handicapés qu’un précédent consul s’était approprié arguant d’une légère claudication héritée d’une mauvaise réception lors d’un saut en parachute en Indochine. Les gérants du bâtiment ne comprenaient pas pourquoi il réclamait cet espace puisque, souffrant d’un handicap, il avait la possibilité d’y garer sa voiture sans que cela ne gêne quelqu’un. Finalement, devant son insistance, il fut décidé de la lui donner. C’était la sienne de toute façon. Le consulat de France acquit ainsi la place la plus proche de l’ascenseur mais avec un marquage au sol pour invalides.

Yamamoto ne pouvait qu’obéir aux ordres de son supérieur hiérarchique. Il allait le déposer là où celui-ci l’avait exigé puis faire un tour complet du parking pour ranger le véhicule à moins de tricher et d’opérer une marche arrière en croisant les doigts qu’il n’y ait personne derrière lui.

Il dépassa la place de parking, arrêta la berline à l’endroit indiqué, sortit pour ouvrir la porte au consul et remonta à bord le plus rapidement possible. Mais il était déjà trop tard, un automobiliste attendait derrière lui, il allait devoir faire le tour entier du parking pour retourner se garer. Il en profita pour appeler ses collègues pour les prévenir de l’arrivée du grand chef aux idées saugrenues. En raccrochant, il se demanda pourquoi sa collègue avait émis de petits gloussements lorsqu’il parlait du consul. Puis il comprit : il avait prononcé son nom de famille à la japonaise : kuso-san, Monsieur « Merde ». Ce nom lui allait à la perfection, se dit-il en soupirant. 

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