Sa Majesté chez les Nippons [Épisode 30]

 

L’heure était grave.

Cela faisait maintenant plus d’un mois que le consulat était en retard par rapport au calendrier de l’année dernière. Il fallait absolument s’en occuper au plus vite car il restait de moins en moins de temps pour tout préparer.

Konda avait alerté le kuso général (c’était dorénavant son surnom dans l’équipe) régulièrement depuis près de deux mois mais ce dernier ne semblait pas réaliser l’enjeu ou alors il faisait exprès de ne pas comprendre.

Konda était coincé entre ses collègues qui lui réclamaient une réponse et Pierre-Victor qui n’en donnait pas.

— Comment ça ? Il ne t’a toujours pas répondu ? lui demanda Murakami. Mais, mais comment on va faire ?

—Je lui pose la question plusieurs fois par jour quand je le vois et, crois-moi, même pour moi, ce n’est pas facile de mettre la main sur le consul. Il est toujours fourré à la Mission économique et tu sais bien que c’est hors limite pour nous.

— Mais quand même, c’est le 14 juillet ! C’est pas possible qu’il ne dise rien !

— Et pourtant si… À croire que…

— À croire que quoi ?

— À croire qu’il ne veut pas que l’on réussisse à organiser la réception. Comme cela, il pourra toujours se plaindre de nous et avoir une bonne raison de plus pour fermer le consulat…

— Tu dis n’importe quoi ! Le consulat ne va pas fermer !

Konda ne répondit pas.

Murakami le regarda. Ce n’était pas dans ses habitudes de céder aussi facilement.

— Est-ce qu’il y a quelque chose que tu sais et que nous ne savons pas ? lui demanda-t-elle.

— Je n’en sais pas plus que vous. J’ai juste un mauvais pressentiment, c’est tout.

— Quel genre de pressentiment ?

— Quelque chose ne va pas. Je ne sais pas ce que c’est mais quelque chose ne va pas.

— Si tu le dis !

Murakami avait du travail. Elle se leva pour rejoindre le plateau consulaire. Elle aussi avait un mauvais pressentiment mais elle avait trop de choses à faire pour s’en préoccuper outre mesure.

Elle prit sur elle exceptionnellement de commencer à vérifier les différents listings d’adresses dont disposait le consulat afin de les actualiser avant de lancer les invitations pour le 14 juillet.

Et ce n’était pas chose aisée, loin de là.

 

Une partie des coordonnées provenait du fichier d’État-civil sur lequel figuraient tous les Français immatriculés au consulat. Dans un monde parfait, cette liste aurait été à jour mais c’était rarement le cas : en général, nos compatriotes s’inscrivaient dans les premiers mois de leur arrivée au Japon puis ils ne faisaient pas l’effort d’informer la légation s’ils rentraient en France ou s’ils déménageaient. Il leur paraissait évident que cette formalité incombait à l’administration consulaire qui aurait dû les contacter lorsqu’ils avaient changé de domicile.

Le consulat se devait d’être leur mère nourricière prête à leur venir en aide en cas de crevaison sur la route (Mais, comment je fais, putain, pour faire changer un pneu dans un pays où les gens ne parlent pas français ?), de perte de passeport (Je ne sais plus où j’l’ai mis la dernière fois que je l’ai utilisé. Par contre, ce que je sais, c’est que je prends l’avion demain matin. Vous pouvez m’en faire un nouveau, là, maintenant, tout de suite ?) ou en cas de soucis pécuniaires (Vous pouvez pas m’avancer un peu de sous ? Juste un peu ? Allô, allô ?)

Le simple fait de mettre à jour cette fameuse liste s’apparentait plus à du débroussaillage à grande échelle qu’à une occupation ordinaire de bureau. À cette dernière gérée par un logiciel antédiluvien propre au ministère, il fallait ajouter celles de la Mission économique, chacune étant administrée à sa manière par chaque responsable de secteur. Évidemment, il n’existait aucune harmonisation entre les colonnes des tableaux et leur contenu…

De ce magma informe de données fraîches ou pas, tous les employés de la légation étaient mis à contribution pour créer au bout de plusieurs jours d’efforts intenses le Saint Graal du consulat : la liste des invités du 14 juillet.

Bien entendu, il y avait toujours quelques couacs : certains recevaient deux invitations car les doublons entre Mission économique et chancellerie étaient légion mais le plus grave, c’était d’en envoyer une à une personne qui avait déménagé dans l’autre zone, celle du consulat de Tokyo. On ne savait pas par quel miracle cela se produisait mais l’équipe de Tokyo, dont les listings étaient invariablement impeccables, était immanquablement prévenue de ce raté.

Et là, c’était l’hallali, la mise à mort, l’exécution en règle du service dont les moyens étaient dérisoires par rapport à ceux de la capitale mais aussi minables qu’ils étaient, Osaka était tenu de faire aussi bien qu’eux.

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