Sa Majesté chez les Nippons [Épisode 25]

 

Sa Majesté était assise à la table d’honneur. PVC se tenait juste en face du cuistot japonais qui découpait avec maestria une crevette devant ses yeux.

C’est alors qu’apparut la femme du propriétaire des lieux. Elle parlait français car elle avait étudié pendant un an à la Sorbonne il y a presque trente ans et son mari était fier de montrer les talents linguistiques de son épouse. Elle s’assit à la droite du consul.

Il avait été âprement négocié qu’elle traduirait le japonais en français et Konda, le français en japonais. Il n’aimait guère qu’il y ait deux interprètes en même temps mais, comme c’était la femme du patron, aucune récrimination n’était possible.

Les Japonais francophiles avaient en commun leur âge. Chateaubriand disait que la vieillesse était un naufrage, mais au Japon, c’était un abîme, un gouffre sans fond. Tous ces visages ridés, ces bouches informes, ces mains squelettiques et ces gestes lents.

Dans l’archipel, l’amour de la France se conjuguait au passé.

Madame Yamane ne faisait pas exception.

Pierre-Victor était à la fois révulsé et fasciné par son maquillage outrancier. Ses paupières alourdies par un excès de mascara et de faux cils vertigineux étaient recouvertes d’un fard bleu turquoise assorti à la couleur du foulard en soie noué autour de son cou fripé. Sa peau disparaissait sous une couche épaisse de fond de teint plâtreux qui accentuait ses rides au lieu de les colmater. Son rouge à lèvres pimpant débordait largement de ses lèvres amincies par l’âge. L’asymétrie de son maquillage venait renforcer l’effroi suscité par un visage dont la laideur était accentuée par les moyens même qui auraient dû servir à la cacher.

Elle adorait Hervé Vilard et chantonnait Capuli, sé hini dès qu’on lui demandait si elle aimait la France. Le nom d’Alain Delon ranimait une faible lueur dans ses yeux. Oui, Alan Dolon était très bel homme. Oui, il avait fait de très bons films mais tout cela n’appartenait-il pas à un passé lointain ?

Le contraste était saisissant entre les jeunes Français venus chercher un travail qu’ils ne trouvaient pas chez eux et ces vieillards japonais qui s’accrochaient à tout ce que la France représentait car elle symbolisait encore pour eux leur jeunesse pourtant fanée depuis longtemps.

 

— Meussieu le Consul. Vous accueillir dans modeste restaurant, ravie je suis. Maître Serizawa, très réputé, vous savez. Excellent cuisinier. Du Kansai, le meilleur, il est.

— Je n’en doute pas, Madame…

— Yamane, souffla Konda au consul.

— Madame Yamane, je suis moi aussi ravi d’être ce soir en votre très charmante compagnie et je me réjouis de cet excellent dîner que nous allons faire. N’est-ce pas ? ajouta-t-il en se tournant vers son hôte qui acquiesça de la tête une fois ses bonnes paroles traduites par son secrétaire.

Sa femme continua :

— Aujourd’hui, démonstration grande cuisine japonaise, cuisine gastronomique.

Pierre-Victor sourit. On va s’amuser ce soir. Au moins, j’aurais de quoi faire rigoler les copains demain matin… Madame Yamane lui rendit son sourire.

— Maître Serizawa, ce soir démonstration, nous faire. D’abord, très important, couteau japonais.

Elle s’adressa dans sa langue au « maître » qui dévoila d’un geste rapide tous ses instruments de découpe cachés sous son établi. Il répondit en japonais et Madame Yamane commença la traduction.

— Couteau japonais, totalement différent de couteau occidental. Il y a différence entre forme entre Occident et Japon. Pour le premier, à la place de rectangle au bout, il y a triangle. Sur couteau japonais, un seul côté, lame il y a. Sur un côté, il y a lame, de l’autre côté, il n’y a rien.

Pierre-Victor ne comprit pas de suite. Il devait retraduire mentalement ce que disait Madame Yamane. Ainsi donc, les couteaux japonais étaient différents des couteaux français et un seul des côtés de la lame était aiguisé et donc utilisable. Mais, n’était-il pas venu pour manger ? Pourquoi lui donnait-on un cours sur les couteaux japonais ? Il eut envie de poser la question à Konda mais comme son hôtesse comprenait le français, il ne pouvait se le permettre. Il se tourna vers elle en souriant.

— C’est passionnant, dit-il.

— N’est-ce pas ? Vous pouvez voir, continua-t-elle en approchant le couteau sous les yeux de Pierre-Victor. Couteau occidental, deux côtés. Couteau japonais, un côté. Grande qualité du couteau japonais.

Maître Serizawa prit un morceau de poisson qui se trouvait devant lui.

Maguro. Thon rouge, dit-elle. La chair est très dense. Quand on coupe, il faut couper. Dans la bouche plus agréable. On coupe dans direction des fibres.

Le consul la regarda. Il était effaré d’entendre sa chère langue maternelle se faire massacrer comme cette pauvre bestiole. Et en plus, il avait faim. Il faisait des efforts surhumains pour rester aimable et faire semblant de s’intéresser à un bonhomme qui dépiautait son poisson devant lui. Il se demandait si l’on n’était pas en train de lui faire une blague. Si cela se trouvait, Konda l’avait amené dans une poissonnerie et ils allaient, à un moment donné, lui révéler la supercherie et l’emmener dans un vrai restaurant. Mais, non, hélas. Le calvaire continua jusqu’à la fin de la soirée.

Car après le thon rouge, Pierre-Victor eut droit à la découpe des légumes : radis blanc, chou, carottes, tout y passa. A chaque bouchée, il fallait attendre des heures pour manger la suite. Il ne restait plus qu’à boire pour faire passer le temps mais Sa Majesté répugnait à lever le coude comme tout manant. À chaque rasade que s’enfilait son hôte, il trempait délicatement ses lèvres dans le liquide s’épargnant de vider son verre trop rapidement. Ainsi, au bout de deux heures à ce régime, quasiment tout le monde, à l’exception du consul et de son assistant, était sérieusement imbibé. Même le cuistot qui continuait, malgré tout, à découper tout ce qui lui passait devant avec une maestria qui faisait l’admiration de Konda.

L’ambiance était surchauffée, toute l’assemblée riait aux éclats et disait n’importe quoi. Konda n’arrivait plus à traduire mais ce n’était pas important. Même Pierre-Victor commençait à se décoincer : l’atmosphère était tellement surchargée en vapeurs d’alcool qu’il n’y avait plus besoin de boire. Puis, à minuit, la fin de la récréation sonna. Chacun se leva pour attraper le dernier train. Le consul se débrouilla tout seul pour dire au revoir à ses nouveaux amis, son secrétaire étant rentré chez lui sans qu’il s’en aperçoive. Yamamoto l’attendait dehors, moteur allumé. En montant dans la voiture, il se fit la promesse de ne plus jamais, au grand jamais, revivre un tel enfer. 

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