Sa Majesté chez les Nippons [Épisode 24]

 

— Nous sommes arrivés, prévint Konda, soulagé que le voyage en voiture depuis Osaka prenne fin. Ils venaient d'arriver dans le quartier de Gion à Kyoto.

Sa Majesté regarda l’entrée du restaurant. Aucun signe extérieur ne laissait présumer l’existence d’une quelconque gargote nipponne. Si cela se trouvait, son imbécile de secrétaire s’était trompé. Il allait lui passer un savon quand une vieille dame japonaise sortit en courant pour venir l’accueillir.

Pierre-Victor fit mine de descendre de voiture mais il n’eut pas le temps de mettre la main sur la poignée que Yamamoto, son chauffeur, était déjà en train de lui ouvrir la portière. La promptitude de son chauffeur l’exaspérait de plus en plus. Il aurait préféré qu’il soit moins rapide afin de pouvoir le rabrouer plus facilement mais Yamamoto était si professionnel qu’il était impossible de le prendre en défaut.

Il avait à peine posé le pied par terre que la petite vieille était déjà sur lui occupée à déblatérer son lot de politesses japonaises sans lesquelles le Japon ne serait pas le Japon. Il réprima une grimace de dégoût, se mit en mode « sourire chaleureux » et commença lui aussi à réciter une longue litanie de phrases de politesse que Konda traduisait avec afféterie.

Ils entrèrent ensuite dans le restaurant. Deux jeunes filles travesties en geisha se tenaient dans l’entrée, arc-boutées, les yeux baissés et les deux mains posées sur les genoux en guise de salutations pour leur éminent invité. Pierre-Victor les trouvait ridicules avec leur maquillage outré et leurs kimonos multicolores.

Oh, non ! C’est pas vrai ! Il faut se déchausser. Mais j’en ai marre de me déchausser dès que j’entre quelque part. Bon dieu ! Ce n’est pas difficile d’essuyer les sols. Pourquoi ne peut-on pas marcher avec ses chaussures dans les restos nippons ?

 

Les jeunes femmes levèrent la tête tout en gardant les yeux baissés en signe de déférence. La première se tourna sur le côté et, avec lenteur et grâce, prit dans ses mains une paire de chaussons. A son côté, sa collègue s'était levé avec un bruit de froissement révélateur de la qualité de son kimono. Elle resta immobile attendant que Sa Majesté veuille bien lui donner ses chaussures afin de les ranger dans de petits boxes prévus à cet effet.

Pierre-Victor regarda autour de lui. Une des jeunes servantes dit alors quelque chose en japonais. Il n’eut pas le temps d’ouvrir la bouche que Konda répondait déjà derrière lui. Il vit alors Miss Chaussures partir en courant chercher un siège afin qu’il puisse s’asseoir pour se déchausser sans perdre la face. Miss Chaussons, quant à elle, resta immobile. La petite mémé de l’accueil se faufila entre le consul et son secrétaire pour lui prendre les pantoufles qu’elle déposa aux pieds leur prestigieux invité.

Trois personnes pour le servir plus un interprète, cela flattait son ego et il était désormais d’excellente humeur.

Il fut conduit ainsi que Konda dans une grande pièce au fond du restaurant où l’attendaient plusieurs personnes en majorité japonaises dont le propriétaire. La plupart des clients présents dans l’établissement étaient des hommes d’un certain âge habillés de manière identique en costume et cravate noirs.

Des pingouins ! À cette idée, il eut un sourire satisfait. Cela tombait bien, ses hôtes pensaient ainsi qu’il était heureux de participer à ce dîner. Autour des palmipèdes se trouvait un aréopage multicolore de jeunes filles qui leur versaient à boire tout en les flattant gaiement. Cela faisait partie du jeu d’une soirée dans une maison de geisha. Les hommes payent, boivent et se bâfrent bercés par les sons mélodieux produits par des demoiselles rémunérées pour leur faire passer un bon moment et les faire consommer.

Le restaurateur les invita à s’asseoir devant un immense comptoir en bois poli par le temps et l’usage. Au centre se tenaient trois cuisiniers qui s’activaient en silence. Pierre-Victor ne leur jeta pas un seul regard, Konda se mit à côté de lui et commençait déjà à discuter avec leur hôte. Le consul fit semblant de s’intéresser à lui, laissant son secrétaire faire la majorité du travail. Il baragouina quelques mots de politesse en japonais que son secrétaire traduisit dans sa langue maternelle.

 

La première fois qu’il l’avait fait, Sa Majesté était entré dans une colère noire et lui avait hurlé dessus.

— Comment ça ? Vous osez traduire en japonais ce que je dis en japonais ! Mais je rêve, ma parole, je rêve ! Pourquoi vous ne dîtes pas que mon japonais est nul ? Que mon japonais sucks, comme disent les Américains ? I suck ! Non mais c’est pas vrai ! J’ai l’air de quoi, MOI, quand vous traduisez mes paroles en japonais ? Hein ? J’ai l’air de quoi ? Je croyais que c’était super important pour les Nippons de ne pas perdre la face ! Et vous m’humiliez devant vos compatriotes ! Mais, vous êtes malade !

Konda resta impassible dans la tempête. Il attendit vaillamment que le consul s’arrêta de crier. Devant le stoïcisme de son secrétaire, Pierre-Victor s’énervait encore plus mais, au bout de quelques minutes, il se calma, n’arrivant plus à trouver d’arguments à lui cracher à la figure. Konda en profita alors pour lui répondre :

— Monsieur le Consul général, je ne traduis pas vos formules de politesse, je donne les miennes. Lorsque vous dîtes bonjour à quelqu’un, je me dois de le saluer aussi à moins de paraître extrêmement impoli. Comme vous savez très bien, les formules de politesse japonaises sont, comment dire, « formatées ». À une phrase spécifique correspond une autre bien précise et il n’y a pas de place à l’improvisation dans un entretien entre deux personnes, en particulier dans le cas d’un échange formel. Je suis donc obligé de répéter les mêmes formules de politesse que vous. Je pourrais bien sûr attendre que votre invité me parle à mon tour mais cette perte de temps serait non seulement inutile mais aussi redondante d’autant que ce n’est pas moi qui suis invité mais vous, en votre qualité de consul général de France.

Pierre-Victor resta sans voix. Le raisonnement de Konda était implacable même s’il avait un arrière-goût d’amertume qui le laissait mal à l’aise. Il était persuadé que son employé traduisait ses mots japonais en japonais. Il s’en doutait car, à chaque fois qu’il se trouvait seul en présence d’un convive nippon, ce dernier ne comprenait jamais rien à ce qu’il disait lorsqu’il faisait l’effort de parler leur langue. Il devait soit se répéter en parlant doucement, soit passer rapidement à autre chose pour éviter qu’un trop grand silence s’établisse entre eux. Mais que pouvait-il répondre aux arguments de son secrétaire ? Ne répétez pas ce que je dis en japonais ? Trop dangereux, hélas… Un impair arrive si vite. 

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