Sa Majesté chez les Nippons [Épisode 18]

 

— Alors qu’en penses-tu ? demanda Henri-Aymard à son ministre conseiller.

— Je ne comprends pas : la fermeture du bureau des visas à Osaka n’est pas à l’ordre du jour, du moins pas dans l’immédiat. En plus, cela va entraîner une surcharge de travail à Tokyo. Nous allons devoir embaucher alors que nous n’avons pas les budgets. C’est une aberration !

— Tout à fait d’accord avec toi. Ce petit consul a été nommé pour réduire les coûts de fonctionnement mais pas de manière aussi drastique. Personne ne doit savoir que le consulat doit fermer d’ici quatre ans. C’est top secret. Il est censé « réduire la voilure » et pas jeter l’équipage à l’eau. Comment va-t-on justifier la présence d’un poste consulaire si ce dernier ne fait plus ni visa, ni passeport ?

— Le personnel risque d’avoir des soupçons. Ce n’est pas judicieux.

— En fermant le bureau des visas et en renvoyant l’employée locale, il réduit les charges de fonctionnement mais il met en péril toute l’organisation du poste. La fermeture du consulat doit se faire en douceur. On marche déjà sur des œufs et cet imbécile nous fait des omelettes.

— Le problème, c’est que le Département risque d’accepter : à Paris, ils en sont à faire les fonds de tiroir pour financer la politique extérieure de la France. Et Bercy donnera son feu vert avec plaisir.

— Tu as malheureusement raison.

— Qu’est-ce que l’on fait ? On pond une contre-proposition ou on laisse faire.

— On laisse faire mais avec les précautions d’usage. Ce n’est pas notre bébé, on n’a rien à voir avec cette histoire. S’il se plante, c’est lui qui se prendra tout dans la figure !

 

Moins d’une semaine plus tard, le télégramme diplomatique de Paris venait d’arriver. Le Département autorisait Pierre-Victor Cusseaud à fermer le bureau des visas et le féliciter de son initiative qui allait dans le sens d’une diminution judicieuse des dépenses.

Sa Majesté était aux anges : son idée avait plu dans les hautes sphères du pouvoir. Il pouvait s’attendre à un poste prestigieux à son retour à Paris. Il n’y avait plus qu’une petite formalité à accomplir et rien qu’à l’idée, il en rayonnait de joie.

— Konda ? Vous serez bien aimâble de dire à Géraldine de passer me voir.

— Oui, Monsieur le consul général.

Son assistant se rendit au plateau consulaire. Il avait pressenti que quelque chose n’allait pas et il n’aimait pas être le messager des mauvaises nouvelles. D’autant qu’il avait lu en secret le télégramme diplomatique autorisant Kuso à virer Géraldine mais, pensa-t-il, ce ne sont pas mes affaires. Je ne fais qu’obéir aux ordres que l’on me donne.

Arrivé à la chancellerie, il se dirigea vers elle. Les autres le regardèrent intriguées car il sortait rarement de sa tour d’ivoire. Il s’approcha de Géraldine, lui dit poliment bonjour et l’informa que le consul voulait la voir.

Elle fit la grimace. Elle savait que son contrat devait se terminer bientôt et, même si on lui avait promis qu’elle conserverait le poste pour l’année prochaine, elle était inquiète. Elle se leva gauchement de son siège.

Konda eut une imperceptible moue de mépris : pourquoi les gaijin, les étrangers, sont-ils incapables de garder leurs émotions pour eux-mêmes ? Ce n’est pas si difficile que cela : même un gamin de dix ans peut le faire ! 

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