Sa Majesté chez les Nippons [Épisode 15]

 

De retour à Osaka, Pierre-Victor rayonnait : grâce à lui, la culture française allait connaître un développement foudroyant dans le Kansai. Les entreprises japonaises se bousculeraient à son consulat pour obtenir de précieux renseignements sur l’ingénierie et le savoir-faire extraordinaire et merveilleux de la France.

Il le savait : il était fait pour ce travail et il ne pouvait que réussir. Il allait inscrire une nouvelle page dans les relations bilatérales entre la France et le Japon et laisser son nom dans l’histoire.

Il prenait très au sérieux ses nouvelles responsabilités : sa première décision, la plus importante fut de faire une réunion. Dans son bureau.

— Asseyez-vous, asseyez-vous, fit Cusseaud en montrant d’un geste ample les canapés qui se trouvait devant lui.

Il était de bonne humeur mais pas trop : il frappa dans ses mains pour activer le mouvement car il trouvait que ses collaborateurs n’entraient pas suffisamment vite dans son bureau.

Atsumi, Murakami, Fujisaki et Géraldine arrivèrent l’une derrière l’autre suivies de Yamamoto et de Konda qui ferma la porte. Madame Tatin se trouvait déjà là.

Une fois que toute l’équipe consulaire assise, Pierre-Victor prit la parole depuis son imposant bureau contrairement à l’ancien consul qui avait l’habitude de se joindre à eux pour ses réunions. Il restait assis caché en partie par l’énorme écran cathodique surplombant deux unités centrales et une jungle indéterminée de câbles informatiques. Devant lui ne se trouvait rien d’autre qu’un carnet A5 à petits carreaux et un crayon à papier.

— Bon ! Tout le monde est là ? dit-il tout sourire.

Personne n’osa répondre. Cusseaud attendit en silence, arborant une moue dubitative et tapotant ses mains du bout des doigts. Il respira bruyamment avant d’ajouter :

— Comme vous le savez, j’ai été nommé consul général de France à Osaka.

Il fit une pause.

— Je… Il me revient d’assumer une charge importante et j’espère pouvoir compter sur votre entière coopération. Je suis sûr que nous allons faire de l’excellent travail ensemble. Ce consulat représente aux yeux des Japonais la France et nous nous devons d’être irréprochables dans notre travail et dans notre comportement.

Il fit une nouvelle pause, regardant chacun de ses subordonnés en souriant mais, alors que son sourire paraissait bienveillant, son regard semblait dire « je suis le chef ici, c’est moi qui donne les ordres et vous avez intérêt à m’obéir sinon… ».

— J’ai vu avec Madame Tatin, notre consule adjointe, l’attribution de chacun. Madame Atchoumi ?

— Atsumi, corriga-t-elle.

— Si vous voulez. Vous vous occupez de la comptabilité ?

— Oui en plus des…

— Merci ! Madame Mourakomi ?

Murakami ne reconnut pas son nom de famille. Elle se rendit compte que le consul parlait d’elle quand tous les yeux convergèrent vers elle.

— Oui, Monsieur le consul général ? dit-elle dans la précipitation.

— Vous êtes chargée de l’Etat-civil ?

— Heu… Oui…

— Pourquoi vous hésitez ? Vous ne vous occupez pas de l’Etat-civil ?

— Si, si, dit-elle en faisant signe de la tête.

— Ben alors, c’est si difficile que cela de me répondre d’un simple oui, fit le consul glacial.

— Bon, Fougizaki ?

Fujisaki n’osa même pas rectifier son nom massacré par le nouveau.

— Je m’occupe du social.

— Un bien grand mot ! Madame Chambon ? Vous êtes en charge des dossiers de demande de visa ?

— Ouais…

Surpris par sa réponse laconique, Cusseaud la dévisagea. Sa vulgarité verbale était en harmonie avec les traits grossiers de son visage et ses vêtements en acrylique. En même temps, que pouvait-on attendre d’une stagiaire employée locale, pensa-t-il en faisant la moue.

— Bon ! Comme vous le savez, le consul général de ce poste remplit deux fonctions d’extrême importance : il est à la fois consul général et chef de la Mission économique. Je m’occupe donc à la fois de la représentation diplomatique de la France ainsi que de la veille économique dans cette région du globe pour aider nos entreprises leader dans leur conquête de l’Asie.

Konda et Atsumi se regardèrent : ils en avaient croisé de nouveaux consuls mais celui-là était vraiment spécial. Pourquoi ne parlait-il que de sa petite personne et pourquoi était-il aussi odieux avec le personnel ?

— Ces deux fonctions requièrent une implication entière sept jours sur sept, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Vous êtes ici pour me seconder et m’accompagner dans cette lourde tâche et je compte sur votre entière collaboration. Il s’agit d’assurer la pérennité du service consulaire français, d’assurer la pérennité de ce consulat qui va continuer à exister.

Konda dressa l’oreille. Pourquoi le consul parlait-il de l’existence future du consulat. Chacun se regarda à tour de rôle, interrogeant en silence son collègue, chacun répondant par la négative d’un signe de tête. Jusque-là amorphes, ils étaient soudainement pris d’un état d’excitation que le consul interpréta comme la réponse à son formidable discours. Il continua :

— Bon, je vois que tout le monde est impatient de reprendre son travail. Je suis ravi d’avoir pu échanger avec vous ces quelques paroles. Il importe que la communication fonctionne au mieux au sein du consulat. Il n’y a pas plus important qu’une bonne communication au sein d’un service.

Il s’arrêta de parler et regarda ceux qui étaient assis dans le canapé à sa gauche puis ceux dans l’autre canapé à sa droite à tour de rôle comme s’il assistait à un match de tennis. Puis il regarda l’écran de son ordinateur et, à nouveau, ses subordonnés. Mais, ma parole, que font-ils ? se dit-il. Ces imbéciles n’ont pas compris que la réunion était terminée et qu’ils devaient partir. Purée, ils attendent quoi pour foutre le camp ?

— La réunion est terminée, précisa-t-il.

Un grand « ouf » de soulagement se fit entendre et toute l’équipe disparut du bureau du consul avant même que le silence ne revint.

Immédiatement de retour au plateau consulaire, une réunion informelle prit place, le temps que la consule adjointe rejoigne son bureau pour s’y enfermer.

— C’est quoi cette histoire de « pérennité » du consulat ? attaqua Atsumi.

— Je n’en ai aucune idée mais ce n’est pas bon signe, répondit Konda.

— Qu’allons-nous faire ? demanda Murakami.

— Il faudrait se renseigner. Je vais voir du côté de l’ambassade à Tokyo. Essayez de voir chacun de votre côté avec vos différents contacts, répondit Konda. Et on se retrouve dans un ou deux jours pour faire le point.

— D’accord.

— C’est une bonne idée !

— Qui veut un thé ? demanda Géraldine qui n’avait pas envie de retourner travailler.

— Moi, je veux bien.

— Oui, moi aussi.

Et tout le monde se dirigea vers le réduit qui faisait office de salle à manger.

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