[Épisode 14]

« Vous n’êtes pas encore prêt ! »

 

Pierre-Victor était assis dans le bureau de l’ambassadeur. Celui-ci était en train de lire un document et PVC attendait silencieusement qu’il termine.

Il faisait attention à ses moindres mouvements car il savait que l’ambassadeur, Henri-Aymard, l’observait du coin de l’œil. C’était une tactique bien connue : faire semblant d’être occupé et scanner le moindre geste de la personne devant soi pour en savoir plus sur sa personnalité et trouver ses points faibles. Pierre-Victor restait immobile tout en essayant de paraître détendu et aimable. Tout était matière de précision : un sourire léger et rien de plus.

Mais l’ambassadeur savait qu’il connaissait les règles du jeu : il prit son temps avant de lui demander :

— Vous connaissez le Japon ?

Pierre-Victor fut soulagé : l’entretien commençait enfin ! Il était temps : les muscles de ses joues étaient engourdis. Il prit une grande inspiration tout en levant le menton avant de répondre :

— Oui, très bien, j’ai été nommé chef de la Mission économique d’Ozaka, il y a une dizaine d’années.

— Ah ! Alors, vous connaissez bien le japonais, n’est-ce pas ?

Il ne savait pas si l’ambassadeur lui avait demandé s’il connaissait le « Japonais », en tant que personne, ou le « japonais », la langue du pays mais il répondit avec tout l’aplomb dont il était capable pour masquer son ignorance.

— Mais, bien sûr, dit-il en insistant sur le « bien sûr ».

Son supérieur le regarda étonné.

— Mais… Mais, c’est excellent.

Henri-Aymard Gauldrée de Bazancourt jeta un coup d’œil discret sur le C.V. du consul posé sur son bureau. Il n’y était mentionné nulle part qu’il avait fait des études ou pris des cours de japonais. Encore un qui avait appris laborieusement à dire bonjour ou au revoir et qui se proclamait bilingue.

L’ambassadeur releva les yeux, tout sourire.

— N’est-ce pas extraordinaire de maîtriser une langue aussi difficile ?

Pierre-Victor se retint de répondre : il flairait le piège. Il s’en sortit par une pirouette.

— Mais rien ne vaut notre langue française, n’est-ce pas ?

— Vous avez tout à fait raison, mon ami.

Henri-Aymard soupira bruyamment.

— Bon, venons-en aux véritables raisons de votre venue au Japon. Comme vous le savez, le consulat d’Osaka nous coûte trop cher. Il va falloir réduire la voilure.

— En effet.

— Cela doit se faire en douceur, le plus discrètement possible.

— Bien entendu.

— L’important est de donner l’impression que cette cure d’amaigrissement est inévitable, que nous ne pouvons faire autrement.

— Mais c’est une excellente stratégie, si je peux me permettre, Monsieur l’ambassadeur.

Henri-Aymard soupira légèrement : il détestait les petits courtisans qui abreuvaient leurs supérieurs de compliments fats et sans intérêt. Cusseaud se rendit compte et se tint encore plus sur ses gardes, les jambes serrées à s’en faire mal.

— Cet événement est susceptible de provoquer de nombreux remous tant politiques qu’économiques, que ce soit de la part des Français vivant sur place que des Japonais. Et nous ne voulons pas de scandale. Aucun.

— Mais cela va de soi, Monsieur l’ambassadeur.

— Il va de soi que ce processus doit se faire sans publicité aucune. Les gens imaginent toujours n’importe quoi. Ne leur donnons pas matière à réagir. Un seul clapot et on risque de se retrouver avec un tsunami. Et on n’en veut pas. Pas une ridule, pas une vaguelette. Rien.

— C’est évident. Vous avez ma parole de gentleman. Je ferais très attention : tout ce qui se dit aujourd’hui restera un secret entre nous. Je serai un tombeau.

— Je n’en demande pas tant.

Henri-Aymard dévisagea le nouveau consul en soupirant à nouveau. Ce Pierre-Victor Cusseaud était un de ces fonctionnaires sans aspérités, un passe muraille sans intérêt, interchangeable avec tous ces petits merdeux qui peuplaient les administrations et qui vous mangeaient dans la main en vous disant merci, tout en souhaitant votre mort pour espérer prendre votre place. Sauf que faute d’un parcours exemplaire à travers l’Éducation nationale ou muni d’un excellent réseau politique, ils ne pouvaient grappiller que des postes sans importance et ils le savaient fort bien. Avec le temps, ils devenaient secs et aigris, rejetant leur bile sur le petit personnel.

Il se leva. Il avait envie de se dégourdir les jambes après être resté assis aussi longtemps.

Lorsqu’il vit l’ambassadeur se diriger vers la fenêtre, Pierre-Victor hésita. Il ne savait pas s’il devait se lever lui aussi. Il fit mine de le faire mais, à peine avait-il posé ses mains sur les accoudoirs de sa chaise que Henri-Aymard se tourna vers lui.

— Tss… Tss… Restez assis, mon brave. J’aime bien me dégourdir les jambes de temps en temps.

Pierre-Victor se rassit, tous les sens en éveil. Mais, que lui voulait donc cet ambassadeur ? Ce dernier se tenait devant la fenêtre qui donnait sur un magnifique jardin japonais qui ne pouvait être vu seulement de lui-même et de sa secrétaire.

Il se tourna alors vers le consul qui, assis, paraissait encore plus petit.

— Vous savez, j’ai un ami très cher qui s’était mis dans l’idée d’apprendre le kyūdō. Vous connaissez ?

— Oui, bien sûr.

Pierre-Victor n’avait aucune idée de ce dont il s’agissait.

— Il a pris des cours auprès d’un maître japonais, continua Henri-Aymard. Plusieurs fois par semaine. Au bout d’un an d’effort, alors qu’il avait bien progressé, il a demandé à son maître ce qu’il en pensait. Vous n’imaginerez pas ce que ce dernier lui a répondu.

Sa Majesté ne répondit pas. C’était plus sûr.

— « Vous n’êtes pas encore prêt. » Bon ! Cet ami en question s’entraîne alors d’autant plus fort. Au point de sacrifier le peu de vie de couple qu’il lui restait. Un an plus tard et une femme en moins, il s’adresse de nouveau à son maître. Vous savez, ces petits vieux japonais, tous rabougris et tous fripés, qui restent imperturbables des heures entières sous un soleil de plomb sans bouger un seul cil, la caricature parfaite du « maître ».

— Oui ?

Pierre-Victor ne pouvait en dire plus : il ne savait toujours pas de quoi il était question et il ne pouvait se permettre la moindre bourde avec l’ambassadeur sans s’exposer à des conséquences désastreuses pour sa carrière.

— Vous ne devinerez jamais ce qu’il lui a répondu !

— …

— « Vous n’êtes pas encore prêt ! » Ah, ah, ah ! Le pauvre !

L’ambassadeur rigolait de bon cœur. Pierre-Victor fit semblant de s’amuser de l’anecdote et s’efforça de paraître sincère.

Henri-Aymard reprit son histoire.

— Mon ami demande alors à son maître ce qui ne va pas. Il a suivi à la lettre tout ce que l’on lui a appris, comment se tenir fermement sur ses deux jambes, le torse légèrement bombé, l’arc à la bonne hauteur du visage, la corde tendue à s’en briser les phalanges. Ne faire qu’un avec la flèche.

Tout en parlant, l’ambassadeur s’amusait à mimer les gestes d’un archer imaginaire.

Pierre-Victor soupira discrètement. Il était donc question de tir à l’arc, de ce sport stupide et sans intérêt qu’il avait essayé, une fois, de pratiquer dans sa jeunesse. Il s’était aussi laissé tenter par l’équitation. Mais, de même qu’il n’avait pu approcher un cheval de sa vie, il n’avait jamais réussi à envoyer cette foutue flèche dans sa cible. Et cet imbécile de moniteur qui lui avait pris l’arc des mains devant tout le monde pour vérifier s’il n’était pas cassé. Quelle humiliation, cela avait été ! Il aurait tant aimé s’adonner à un sport comme tous les autres enfants, avoir un beau corps svelte et musclé, gagner des médailles, être le centre d’attention de tous mais non, il était perdu à jamais pour l’exercice physique à son grand regret. À l’évocation de ses mauvais souvenirs, Pierre-Victor esquissa une grimace qu’il s’efforça de gommer afin de paraître souriant et heureux d’écouter Sa Sainteté l’Ambassadeur déblatérer sur un sujet aussi insignifiant.

— Mon pauvre ami était effondré, continua Henri-Aymard.

Le consul se rendit compte que, perdu dans ses pensées, il n’écoutait plus ce qu’il lui disait.

— Je comprends, dit-il.

— Comment pouvez-vous ? lui répondit froidement l’ambassadeur avant de se reprendre rapidement. Ah, ces Japonais ! Mon ami apprit ainsi – à ses dépens – qu’il lui manquait « l’âme japonaise » pour pouvoir prétendre à être un bon archer ! En fait, c’est simple : si vous êtes Japonais, vous pouvez y arriver. Sinon, ce n’est même pas la peine d’essayer !

Il se rassit. L’histoire l’avait mis de bonne humeur. Il eut l’envie d’appeler son premier conseiller lorsqu’il s’aperçut soudainement que le petit consul était encore là. Voyons, comment s’en débarrasser ?

— À quelle heure est votre train ? demanda-t-il.

— Je repars ce soir après les formalités d’usage.

— Ah, oui ! Il prit son téléphone. Françoise, vous seriez bien aimable d’accompagner notre nouveau consul général sis à Osaka dans les bureaux de notre consulat général pour qu’il puisse effectuer toutes les formalités administratives d’usage avant de rentrer en province ce soir.

Il raccrocha, regarda Pierre-Victor, se leva rapidement et lui tendit la main. Il la lui serra du bout des doigts tout en le poussant délicatement vers la porte.

— Ce fut un plaisir de parler avec vous.

— Tout l’honneur fut pour m…

Il ne termina pas sa phrase : la porte du bureau de l’ambassadeur se refermait déjà sur lui.

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