[Épisode 13]

Et pourquoi pas en bétaillère tant que nous y sommes

 

Pierre-Victor était heureux d’aller rencontrer le big boss, le grand chef de la diplomatie française sur ce coin du globe. Enfin, un homme de mon envergure ! Au lieu de supporter des subalternes sans intérêt, cela me changera. Bon, c’est pas tout ça mais il me faut des billets de train pour aller à Tokyo !

Il se saisit de son téléphone.

— Kondo, venez dans mon bureau !

Konda fit la grimace. Il prit un carnet et un stylo avant de frapper à la porte. Pas de réponse. Il attendit sagement devant.

 — Mais que fait cet imbécile ? siffla le consul entre ses dents. Il se leva rapidement, rejoignit la porte avant de l’ouvrir violemment.

Konda sursauta lorsqu’il vit le visage irascible de son supérieur apparaître devant lui.

— Mais que faîtes-vous ? Bon sang, je vous ai dit de venir, vous venez. Purée, ce n’est pas difficile d’ouvrir une porte.

— J’ai frappé mais vous n’avez rien dit… balbutia Konda. Je…

— Je vous appelle, vous venez. C’est aussi simple que ça, non ?

Konda se retint de soupirer. Il s’assit dans le siège devant le bureau du consul.

— Dîtes Kondo. Je vous ai invité à vous asseoir ? Non ? En France, on ne s’assoit que si on est invité à le faire.

Konda se releva d’un bond et resta immobile, regardant en direction de son supérieur mais en faisant comme si il ne le voyait pas, la meilleure façon qu’il avait d’exprimer tout son mépris à cet imbécile qui abusait de son autorité sans raison.

Pierre-Victor invita d’un geste son secrétaire à s’asseoir. Konda ne bougea pas. Il attendit qu’on lui donne l’ordre de le faire.

— Kondo, vous pouvez vous asseoir.

— Konda.

— Si vous voulez. Bon, Konda, vous vous asseyez ?

Il s’assit. Il était fou de rage mais restait impassible devant son supérieur. S’il trahissait la moindre de ses émotions, c’est cet imbécile de consul qui aurait gagné. Il ne fallait rien laisser paraître, rien.

— Notre ambassadeur de France m’a personnellement invité à venir le voir demain. Vous seriez bien aimable de réserver un aller-retour pour Tokyo.

— Par train ou par avion ?

— Mais par train, voyons ! Quelle question idiote ! Nous ne pouvons pas nous permettre de jeter l’argent des contribuables par la fenêtre.

En disant cela, le consul fit le geste de jeter un objet imaginaire en l’air. Konda le regarda mais il avait pris soin de déconnecter son cerveau, où le mot « imbécile » s’écrivait en majuscule, de son appendice vocal qui resta silencieux. Il attendit que l’image s’estompe avant d’ajouter :

— En seconde classe, alors ?

Cusseaud s’interrompit. Il regarda son secrétaire comme si ce dernier était un abruti fini.

— Et pourquoi pas en bétaillère tant que nous y sommes. En première classe, voyons, comme il se doit.

Konda baissa la tête sur son carnet de note et réprima un soupir avant de demander :

— Vous faîtes l’aller-retour dans la journée ?

— Evidemment ! Je ne vais à Tokyo pour faire du tourisme. Que croyez-vous ? Que l’on me paye à me balader dans la région ?

Konda sourit intérieurement. Tous les consuls nommés à Osaka passaient le plus clair de leur temps à voyager aux frais du contribuable français dans les plus beaux endroits du pays. Si cela ne s’appelait pas du tourisme, qu’est-ce ça pouvait être d’autre ?

Pierre-Victor se tourna vers son ordinateur et commença à se servir de sa souris. Konda attendit qu’il lui dise de partir, sachant très bien que s’il se levait avant qu’il le lui dise de le faire, il allait recevoir une remontrance et s’il ne le faisait pas, ce serait pareil. Il ne se trompa pas. Au bout de quelques secondes, le consul se tourna vers lui :

— Vous êtes encore là ! Mais qu’attendez-vous pour faire votre travail ?

Konda ne répondit pas et se leva avant de rejoindre son bureau. Il ferma la porte derrière lui et s’immobilisa juste à côté. Il entendit son supérieur se levait de son bureau. Il avait vu juste.

— Je ne vous ai pas demandé de fermer la porte ! cria le consul en l’ouvrant brusquement.

Cusseaud fut surpris de voir son secrétaire se tenir juste à côté. Il le défia du regard. Un petit malin, celui-là. Il faudra s’en méfier, se dit-il avant de retourner à sa place.

Konda sourit. Il savait désormais comment fonctionnait son kuso de consul. Quoi qu’il fasse, cet abruti allait lui tomber dessus et lui faire des reproches pour tout et rien. Mais il savait comment gérer ce genre d’individus, du moins le pensait-il.

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