[Premier épisode]

PVC

 

Cela faisait plus de deux heures que le vol Air France 074 avait atteint son altitude de croisière. Il se dirigeait vers sa destination finale : l’aéroport international du Kansai au Japon. Le commandant de bord avait enclenché le pilote automatique. Alors que les passagers commençaient à s’assoupir, l’ordinateur de vol calculait et rectifiait automatiquement la trajectoire de l’Airbus en fonction des conditions extérieures. Les passagers avaient l’illusion que le vol était aussi linéaire que le trait figurant son évolution sur l’écran situé sur le siège avant mais il n’en était rien : de puissants algorithmes ajustaient la poussée des moteurs, l’incidence de l’avion et l’orientation de l’empennage en fonction des turbulences qui, sans toute cette ingénierie, auraient fait de ce vol un passage en mode essorage dans une machine à laver. L’ambiance de tranquillité qui se trouvait à bord était trompeuse.

Assis en classe affaires se trouvait Pierre-Victor Cusseaud –Pierrot pour ses amis, PVC pour tous les autres– futur consul général de France à Osaka (on prononce Ossaka), Japon. Il n’était pas très grand mais se tenait droit comme un i, le cou allongé ployant sous le poids de la tête. S’il n’avait pas une tête de fouine avec son grand nez et son front fuyant, on l’aurait pris pour un vautour. Il était en train de lire les pages saumon du Figaro lorsque son attention fut attirée par une ombre venant de sa gauche. C’était l’hôtesse qui se penchait vers lui.

— Voici votre plat, Monsieur, un cœur de filet de bœuf périgourdine et ses pommes Berny.
— Mais ! Ce n’est pas ce que j’avais demandé ! J’ai commandé du poisson ! hurla-t-il, outré d’être dérangé.

Il fusilla l’hôtesse du regard, fit la grimace et se pencha en avant pour s’emparer du menu qui se trouvait dans la poche du siège situé devant lui. Il se mit à le lire tout en rajustant ses lunettes.

— C’est bien ce que je pensais, dit-il.

Il mit le carton sous le nez de l’hôtesse et ajouta tout en pointant un doigt rageur sur le menu de la classe Affaires :

— Là, c’est bien marqué « lieu jaune et sa mitonnée de légumes fondants », non ? C’est ce que je vous ai demandé ! Pas cette… cette chose, voyons.

Passé les premières secondes de surprise, la jeune femme se ressaisit et répondit à son passager en souriant :

— Je vous apporte votre plat de suite, Monsieur.

Pierre-Victor se rassit dans son siège, satisfait de lui-même. Il savourait sa petite victoire faute d’en avoir remporté une plus grande avant de monter à bord.

Il avait alors fait des pieds et des mains pour obtenir un siège en première compte tenu de sa haute fonction dans la diplomatie française mais le personnel au sol de la compagnie n’avait rien voulu entendre. « Le surclassement est réservé aux ambassadeurs ou aux personnes ayant rang de ministres » avait-on osé lui répondre. Mais grands dieux, avait-il pensé, si un consul général n’est pas assez bien pour eux, mais où va-t-on ? Refuser à un haut fonctionnaire international une place en première, mais quel affront ! Il irait s’en plaindre à… Mais comment s’appelle-t-il cet imbécile, déjà ? Ho et puis merde ! Ces connards d’Air France, qu’ils viennent me demander quoi que ce soit, je me ferais un plaisir de les…, de les…

Perdu dans ses douces pensées, Cusseaud n’avait pas remarqué l’hôtesse qui était déjà de retour.

— Ah, quand même ! J’ai failli attendre. J’espère que mon plat n’est pas froid ?

L’hôtesse posa le plateau avec un sourire de façade.

— Bon appétit, Monsieur.

Elle le servit en vin avant de s’enfuir le plus rapidement possible.

Il tapota le poisson du bout de son couteau. Hum… Il n’a pas l’air suffisamment cuit. Ce n’est pas étonnant, ce n’est pas en classe affaires que l’on mange bien. Il renifla les petits légumes avec méfiance. Non, décidément, il ne pouvait s’abaisser à une nourriture aussi indigne de lui.

Quand l’hôtesse revint pour débarrasser, Pierre-Victor la regarda avec attention. Elle eut un léger pincement des lèvres lorsqu’elle s’aperçut qu’il n’avait pas touché son repas. Il était aux anges : il n’avait rien mangé (ce sont les gloutons qui se jettent sur la nourriture, pas lui) prouvant par-là la force de son mental sur ses fonctions physiologiques et sa supériorité sur ces humains adipeux qu’il méprisait au plus haut point.

Lorsque le dessert arriva, il regarda du haut de sa grandeur les misérables macarons et autres douceurs industrielles. Il héla l’hôtesse pour qu’elle enlève le plateau qu’elle venait juste de servir et réclama du café.

Il était temps de passer aux choses sérieuses et de se consacrer à son travail car il ne prenait pas l’avion pour son loisir mais pour une mission de la plus haute importance.

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